Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Lettre au père...

27 Mars 2015, 07:07am

Publié par Grégoire.

Lettre au père...

Novembre 1919

Père bien-aimé,

Récemment, tu m’as demandé pourquoi je prétendais avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai pas été capable de te répondre, d'une part à cause de la crainte, justement, que j'ai de toi, et, par ailleurs, parce que de trop nombreux détails fondent cette crainte pour que je puisse les rassembler même sommairement par la parole.  Et si je tente ici de te répondre par écrit, ce ne sera encore que très incomplet parce que même dans l'écriture, cette crainte et ses conséquences me paralysent face à toi, et que l'ampleur du sujet dépasse de loin ma mémoire et ma raison.

Pour toi, les choses ont toujours semblé très simples, du moins dans la mesure où tu en as parlé devant moi, et devant bien d'autres personnes, quelles qu'elles soient. Pour toi, cela se présentait à peu près ainsi: toute ta vie, tu as travaillé dur, tu as tout sacrifié pour tes enfants, surtout pour moi, grâce à quoi j'ai mené joyeuse vie, j'avais toute latitude d'apprendre ce que je voulais, aucune raison de me faire du souci pour ma nourriture, ni d'ailleurs pour quoi que ce soit ; tu n'attendais aucune gratitude, tu sais ce qu'est la "gratitude des enfants", mais tout de même tu espérais une certaine prévenance, signe de compréhension; au lieu de quoi je n'ai pas cessé de prendre la fuite et de me retrancher dans ma chambre, dans les livres, auprès d'amis irresponsables, dans des chimères déréglées ; jamais je n'ai parlé ouvertement avec toi, au Temple, je ne venais pas vers toi, je ne t'ai jamais rendu visite à Franzensbad, je n'ai aucun sens de la famille, je ne me suis jamais intéressé au commerce ni à tes affaires, j'ai laissé la fabrique reposer sur es épaules puis je t'ai abandonné, j'ai soutenu Ottla dans ses mille volontés et, alors que je ne lève pas le petit doigt pour toi (je ne t'apporte même pas un billet de théâtre), je fais tout et n'importe quoi pour mes amis. Si tu devais résumer ton opinion sur moi, il en ressortirait que tu ne me reproches rien de véritablement inconvenant ou méchant, il est vrai (à l'exception de ma dernière invention matrimoniale), mais de la froideur, de l'éloignement, de l'ingratitude. Et tu me le reproches comme si c'était ma faute, comme si j'avais pu d'un seul coup de volant arranger tout cela différemment, tandis que tu n'es fautif en rien sinon par le fait d'avoir été trop bon avec moi.

Cette représentation usuelle de ta part, je ne la tiens pour correcte que dans la mesure où moi aussi je crois que tu n'es incriminable en rien de notre éloignement. Mais moi non plus, je n'en suis pas incriminable. Si je parvenais à te faire admettre cela, alors - ce n'est pas une nouvelle vie qui serait possible, nous sommes trop vieux l'un et l'autre pour cela, mais quelque chose comme une paix, pas un arrêt total mais au moins une suspension de tes reproches continuels. [...]

Bien sûr, je ne dis pas que je suis ce que je suis uniquement par ton ascendant. Ce serait nettement excessif (et je tends à cet excès). Il est fort possible que même si j'avais grandi hors de ton influence, je n'aurais pas pu devenir un homme selon ton coeur. Sans doute serais-je devenu quand même un être fragile, nerveux, indécis, inquiet, ni Robert Kafka ni Karl Hermann, et nous aurions pu nous entendre merveilleusement. J'aurais été heureux de t'avoir pour ami, pour chef, pour oncle, pour grand-père, même (mais moins évidemment) comme beau-père. C'est comme père que tu étais trop fort pour moi, en particulier parce que mes frères sont morts tout petits, que les soeurs sont venues bien après, j'ai donc dû supporter le premier choc tout seul, et j'étais bien trop faible pour cela. [...]

F Kafka, Lettre au père.