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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Ce que j’appelle oubli...

20 Mars 2015, 07:10am

Publié par Fr Greg.

Ce que j’appelle oubli...

Un homme entre dans un supermarché, ouvre une canette de bière et la boit, complètement. Suffisamment du moins pour qu’on l’accuse de la voler, de ne pas pouvoir la payer. Les vigiles l’arrêtent. « À quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l’ont arrêté, personne n’aurait imaginé qu’il n’en sortirait pas. » Ce que j’appelle oublicourte fiction – ni roman ni nouvelle – inspirée d’un fait divers survenu à Lyon en 2009, fait froid dans le dos.

Un homme se trouve dans un supermarché. Sa présence est due au hasard. Parce qu’il a soif, subitement, il ouvre une canette de bière et boit. Quatre hommes, deux par allées, viennent lentement jusqu’à lui, très lentement, comme s’ils désiraient le laisser finir sa bière, le laisser leur donner plus de raisons de l’interpeller. Ils le saisissent et le tutoient, immédiatement. Des hommes robustes aux crânes rasés ou aux dents de travers. Des costumes sombres. Rapidement maintenant, ils l’emmènent, non pas au poste de sécurité, mais loin, loin au fond de la réserve, et l’homme n’a pas le temps de leur demander où on l’entraîne ni pourquoi : « il ne sait pas quand vient la première claque sur le visage mais il sait que soudain on ne peut plus avancer, devant il y a un mur de conserves, il se retourne et esquive les premiers coups»

Le procureur déclara qu’« il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière ». Ce crime aurait-il été moins intolérable s’il avait été question de deux bières ? Ou, comme se le demande le narrateur, « est-ce qu’en amassant de quoi remplir le Caddie le procureur aurait trouvé que c’était le juste prix et que ça ne valait pas plus ? » En fixant l’horreur sur cette unique bière, les gens – appelons ainsi ceux qui ont, de près ou de loin, donné leur avis sur ce fait divers : hommes de lois, policiers, lecteurs de journaux, nous peut-être – nient que cet homme avait une vie, certes modeste et marginale, mais une vie tout de même (avec notamment l’existence d’une femme rencontrée au hasard des routes et avec qui il entretenait quelque chose). Assez du moins pour l’entendre dire « pas maintenant, pas comme ça » lorsque vint la certitude de sa mort.

Voir ce que personne ne regardait

La densité de Ce que j’appelle oubli est vertigineuse. Happé par un tourbillon, par une terrible et haletante montée de l’atroce, le lecteur est le spectateur impuissant d’un drame Un drame auquel le texte l’oblige à assister. Inutile de s’attendre à une quelconque résolution de l’« intrigue ». Sans autre raison que de faire peur, parce que c’est gratuit et qu’ils pensent être intouchables, les vigiles tabassent à mort cet homme. Aucune colère ne sourd de ces individus se persuadant que la victime représente « tout ce qui leur a fait du mal dans la vie ». Car certainement se sentent-ils eux aussi victimes. Leur violence n’est pas (seulement) un règlement de compte, mais le plaisir déviant d’hommes modelés par un univers psychotique : « c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables et pas de l’injustice de sa mort ».

Métaphore à peine cachée de l’affrontement inique entre capitalisme et pauvreté, Ce que j’appelle oublise lit comme la tragédie d’une société aveugle où l’homme seul face à la machine, victime anonyme écrasée par un système qui a cessé d’être humain, est dépossédé à sa mort de la peur de manquer, de la peur d’avoir soif. Mais cette société est la nôtre, ce que Laurent Mauvignier n’omet pas de nous rappeler. Nous sommes aussi, comme l’auteur ou le narrateur, ces « gens, les voisins, ceux qui votent, qui parlent, ceux-là mêmes qui l’ont ignoré ou méprisé en le tuant à petit feu tous les jours ». Et lorsque le narrateur fait parler le mort, ce n’est pas pour dire autre chose : « ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur ». L’accusation est violente, mais comment l’éviter ? Cette morale perturbe, met mal à l’aise en englobant tout le monde, comme un immense aveu d’échec, de déception généralisée, d’impuissance lâche.

Dérangeant car loin de toute « bien pensance », essoufflé mais stylistiquement remarquable, le récit qui constitue le texte de Laurent Mauvignier ne comporte ni majuscule ni point. Unique et longue phrase, prise en court et inachevée, Ce que j’appelle oubli s’adresse au frère de la victime. La douleur, les interrogations et les souvenirs de ce frère qui ne prend jamais la parole sont soumis, suggérés par le narrateur. Ainsi, réduit à sa fonction de simple interlocuteur ou, au mieux, de générateur de récit – celui qui fait parler, qui le sollicite : « et ton frère bientôt n’a pas la force de crier et d’essayer de fuir » –, le rôle de ce frère pourrait passer pour accessoire. Seulement, en s’adressant à lui, Ce que j’appelle oubli s’adresse à nous, lecteurs, nous frères humains (pour paraphraser Albert Cohen). Et le froid qui nous courbait l’échine prend alors une tout autre ampleur.

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit

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