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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

26 Mars 2015, 07:21am

Publié par Grégoire.

Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre

 

"Ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre. Comment avons-nous pu avoir la naïveté de croire, avec l'obstination d'un cheval refusant de traverser un courant trop violent, que nous ne demanderions jamais plus que ce que notre force permet ? Il ne s'agit pas de ce pourquoi nous sommes faits, mais de ce dont nous sommes faits.

Nous n'aurons jamais la chance d'être simplement satisfaits, d'accomplir en silence les travaux demandés, de rendre des devoirs propres et sans faute dans les délais imposés, de nous déplacer sur la scène suivis des lumières artificielles qui modifient nos ombres, les traits de nos visages, les couleurs de nos yeux. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps vif, d'avoir un corps tout court : les grands coureurs disent que la douleur est nécessaire, mais la souffrance optionnelle.

User des nerfs, gonfler des muscles, déchirer des tissus, casser des os, crever des yeux, des lèvres et des tympans, d'accord. Mais souffrir. Un souci d'enfant gâté. Ce bourgeois d'une banlieue agréable et fleurie qui vient voir la misère sous les viaducs.

La souffrance, il faut avoir du temps pour ça. Nous sommes trop occupés à travailler, à réviser des leçons, à passer la serpillère, nous sommes trop agités par les tremblements de l'autobus et du métro pour que nous effleure l'idée de plonger à mains nues en nous-mêmes. Nous n'aurons jamais la chance d'avoir un corps parce qu'il faudrait prendre le temps de l'écouter, d'apprendre sa langue, ses grammaires, d'intégrer ses conjugaisons, complexes et changeantes. Tandis que nous avançons, coûte que coûte, vers une destination inconnue qui pourtant nourrit nos ambitions les plus folles, ce corps ne demande rien.

Bien sûr, il lui arrive de trembler, de suinter, bien sûr, il crache de temps à autre, mais nous continuons, nous cherchons du travail et quand nous en trouvons nous en cherchons encore pour étouffer la solitude. C'est affreux d'être seul, de siffler ses souvenirs comme une meute de chiens bien dressés s'agitant dans une cour trop étroite. Il arrive qu'un texte ne soit pas prêt à être lu, il arrive aussi qu'un lecteur ne soit prêt à le lire.

D'un consentement tacite avec toi-même, tu avances, affable et déterminée, jusqu'au moment où tu dois faire face à cet évènement. Soudain, tu te tais, et, naïvement, tu bats des pattes contre ce qui pourrait t'arriver, comme ce cheval qui rue, refusant de traverser un courant trop violent. Sais-tu pourquoi je te regarde ainsi? Parce que bientôt, dans l'affolement de ton corps, prisonnière de ce que tu nommeras toi-même "une idée terrible", quand tu seras, enfin, assez forte pour rester immobile, tu comprendras peut-être que ce qu'il y a d'essentiel en nous est insupportable à vivre."

 

Cécile Coulon, "work in progress"