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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Tragédie des religions qui fonctionnent par stéréotype...

22 Février 2015, 22:01pm

Publié par Grégoire.

Normalien, Abdennour Bidar est agrégé et docteur en philosophie.

Normalien, Abdennour Bidar est agrégé et docteur en philosophie.

 

FigaroVox - Votre livre, écrit dans la foulée des attentats qui ont frappé la France, s'intitule Plaidoyer pour la fraternité. Pourquoi avoir réagi aussi vite et que signifie le titre?

Abdennour Bidar - Ces attentats, nous ont tous sidérés, bouleversés, meurtris. Un besoin de direction est immédiatement apparu: «Que faire?»; «Autour de quelles valeurs se rassembler?». Certains ont dit, «je suis Charlie», tandis que d'autres ont dit «je ne suis pas Charlie». J'ai compris que nous étions confrontés à une concurrence des sacrés: d'un côté la sacralisation de la liberté d'expression et de l'autre la sacralisation de la figure du prophète.

 

Cette concurrence crée un gouffre dans la société. Pour le combler, il faut proposer un sacré partageable, un sacré qui soit une arche, un sacré qui n'empêche pas les uns de croire en tel dieu et les autres en aucun dieu. Je ne vois que la fraternité qui remplisse ces critères. C'est en effet une valeur transversale, universelle, que l'on trouve dans tous les héritages d'Orient et d'Occident, aussi bien dans les sagesses religieuses que dans les morales profanes et les idéaux des Lumières.

Dans l'islam, il y a des idéaux de partage et de fraternité qu'il faut exhumer et dont l'importance doit être réaffirmée. La fraternité a donc l'avantage d'être évocatrice aussi bien pour les musulmans que pour les chrétiens. C'est aussi le troisième grand pilier de la devise républicaine, dont nous n'avons jamais eu l'audace de nous servir. D'une part, parce qu'elle nous paraît trop chrétienne pour être moderne. D'autre part, parce qu'elle indique une exigence éthique qui nous paraît inaccessible. En effet, comment fraterniser concrètement au-delà du cercle de notre famille et de nos amis? On ne naît pas fraternel, mais on le devient. Grandir en humanité, c'est faire grandir en nous ce qu'il y a de plus humain dans l'Homme. Si nous ne nous saisissons pas de cette notion, si nous continuons de la laisser dans le placard comme un idéal de fronton, quelque chose de beau mais d'inutilisable, nous passerons à côté d'une occasion historique de la faire vivre concrètement. Nous ne pouvons plus nous permettre ce luxe de laisser cet idéal en attente.

 

Les premiers mots qui ont été prononcés après les attentats sont: «pas d'amalgames». Avons-nous réellement oublié la fraternité ou souffrons-nous au contraire d'un excès de fraternité qui nous conduit à ne pas vouloir voir nos ennemis?

La fraternité passe d'abord par l'instauration de règles et de limites communes. Cela suppose que l'islam et les musulmans fassent des efforts. Je ne souscris pas à l'idéalisme généreux, mais ruineux, qui voudrait que l'islam soit spontanément compatible avec la démocratie, la liberté d'expression, la laïcité… Peut-être, mais en réalité en la matière tout reste à faire. L'islam doit être passé au crible d'un certain nombre de valeurs, de questionnements et de nécessités contemporains et se réformer radicalement. Aussi longtemps que ce travail d'autocritique n'aura pas été fait, la fraternité restera lettre morte. Mais aux cyniques qui affirment que la fraternité est quelque chose d'un peu candide, je rappelle simplement que cela exige de l'individu un effort absolument considérable sur le plan éthique, très loin des simples bons sentiments.

Sans vouloir être cynique, la fraternité n'a pas été d'un grand secours pour les journalistes de Charlie Hebdo ou pour les coptes d'Egypte?

 

Il faut distinguer le cas de ceux qui ont basculé dans le radicalisme ou l'extrémisme. En effet, en face d'un massacreur ou d'un égorgeur, le mot «fraternité» ne sera pas très utile. Il ne suffira même pas à retarder la balle de l'assassin. Dans ce cas, il s'agit de se défendre et non de dialoguer. La fraternité ne peut rien face à des situations extrêmes, qui sont en réalité des situations de guerre.

Toutefois ces tragédies sont révélatrices d'une crise morale de la culture religieuse musulmane qui, dans trop de milieux et de sociétés, s'est rigidifiée, fossilisée, et a produit un monstre dégénéré absolument antithétique de ce que je considère comme le génie de l'islam. Un génie évidemment comparable à celui du christianisme ou du judaïsme. Les djihadistes et les terroristes sont l'arbre qui cache une forêt en mauvais état. Derrière ces dérives individuelles, je suis préoccupé par l'état de la culture humaniste de l'islam et par l'éducation qui est donnée dans beaucoup de familles musulmanes.

Une question qui se pose par exemple est: «Qu'est-ce qui est dit aujourd'hui dans les familles musulmanes à propos des juifs?». Il est vrai que la question ne concerne pas exclusivement les musulmans: «Qu'est-ce qui est dit par les familles juives à propos des musulmans?»; «Qu'est-ce qui est dit chez les blancs sur les noirs ou les arabes?» , et inversement. Dans combien de familles éduque-t-on à l'éthique d'une fraternité des hommes, une fraternité universelle au-delà des fraternités communautaires? Les uns et les autres nous devons réapprendre une culture de la fraternité. Dans la vie sociale courante, il y a des progrès à faire en la matière, en particulier en ce qui concerne l'islam. La religion musulmane ne peut se réduire aux questions de voile ou d'interdits alimentaires, ni passer par leur revendication publique intransigeante, sans tenir compte de l'autre ni du contexte. Il s'agit d'une sous-culture de l'islam absolument affligeante. Au lieu d'enseigner qu'être un bon musulman, c'est porter tel type ou tel type de vêtement, nous devrions mettre l'accent sur la culture des vertus de l'islam, sur la culture éthique de cette religion.

 

La tâche est tellement immense pour tenter de combler les fractures sociales et culturelles, qui sont énormes dans notre société, que nous avons besoin aussi bien de la société civile que des institutions. En France, l'histoire a montré qu'une forte impulsion politique était souvent indispensable. Le ministère de la fraternité coordonnerait l'action publique, l'ensemble de multiples politiques publiques. Il pourrait notamment travailler à remettre de la mixité sociale là où il n'y a plus que des «petits blancs» prolétarisés ou là où il n'y a plus que des gens d'origine immigrée. Comment cultiver le sens de l'Autre dans une société multiculturelle si les gens ne côtoient que des individus qui leur ressemblent? Le rôle de l'école est également fondamental. Le ministère de l'Éducation nationale travaille à la mise en place pour la rentrée d'un programme d'enseignement moral et civique qui est en train de trouver ses contenus. J'y participe à partir de mes fonctions au ministère -sur la laïcité- en insistant justement sur l'éducation à la fraternité.

 

A vouloir faire de la morale à l'école, n'en oublie-t-on pas l'essentiel: l'instruction?

Eduquer à la morale a toujours été la vocation historique de l'école en France. Lorsque celle-ci se laïcise à la fin du XIXe siècle, cela passe par une proposition révolutionnaire sur le plan culturel: l'idée que si les parents veulent que leurs enfants reçoivent une éducation religieuse, cela doit de se faire en dehors de l'école publique. En revanche, cette dernière va se charger de donner aux élèves une éducation morale profane. Pour l'Église catholique, il s'agit d'une rupture profonde car dans son logiciel, il y a l'idée que la morale prend nécessairement son enracinement dans les évangiles. L'école laïque se fonde donc dès sa naissance sur l'ambition de transmettre une éthique non confessionnelle.

 

Malheureusement, celle-ci a été laissée progressivement en déshérence. Certes, il y a un enseignement qu'on appelle l'Éducation civique, juridique et sociale. En réalité, il s'agit souvent simplement d'une éducation à la citoyenneté, d'une éducation au respect. Mais le respect ne fait pas l'alpha et l'oméga de la morale. Il y a dans notre culture humaniste tout un ensemble de vertus qu'il est important d'apprendre aux enfants: générosité, altruisme, sens de l'autre, goût des autres, sens du don et du pardon, expression de la gratitude et de la reconnaissance, compassion, amour comme philia («amitié»), amour comme agapê («charité, miséricorde»), empathie, capacité à souffrir de ce dont l'autre souffre et à se réjouir de ce qui le réjouit… C'est à cette condition-même qu'on pourra entrer dans une véritable logique de transmission et de coéducation avec les parents. L'école et la famille peuvent être complémentaires. Si l'école éduque de petits musulmans à la fraternité, elle n'entre pas en concurrence avec les croyances et les valeurs familiales et religieuses. Au contraire, elle sera en assonance parfaite avec celles-ci. Dans le livre, je cite des versets du Coran qui conseillent de rendre le mal par le bien. Il y a là une affinité avec le christianisme et la République qui est prodigieuse et réjouissante. Si l'école fait une morale qui ne parle pas de fraternité alors que les religions parlent essentiellement de celle-ci, le risque est de voir se répandre dans l'opinion l'idée de deux morales concurrentes: celle de l'école et celle des familles.

 

Dans votre livre, vous exprimez votre gratitude envers la France. La culture du ressentiment empêche-t-elle toute fraternisation?

La grande mode aujourd'hui est d'être victime! Cela engendre deux logiques qui nous enferment. Celle du bouc-émissaire, du coupable désigné dont l'identité française serait victime: «tous les problèmes de la France sont liés à l'immigration et à l'islam». Et «en face» celle du dénigrement: «la France est méchante et elle ne veut pas des musulmans. Elle les rejette, les discrimine et les stigmatise. Elle se conduit aujourd'hui avec les musulmans comme avec les indigènes de ses colonies.» C'est délirant! Je ne me suis jamais senti discriminé. Grâce à mon éducation familiale et à mes professeurs qui m'ont donné le sens de l'effort et du mérite, j'ai pu me hisser de mon humble collège en zone difficile jusqu'à l'agrégation et au doctorat de philosophie. Me suis-je plus battu qu'un autre? Non. Je me suis acharné au travail comme tant d'autres élèves et étudiants de toutes les origines, et j'ai lutté avec les armes que la France m'a données, à commencer par celles de l'École laïque et républicaine.

 

Finissons-en avec le dénigrement de notre pays. Il faut dire aussi que les musulmans de France jouissent ici d'une égalité de droits et de chances réelle. Il y a en France des milliers d'enfants de l'immigration, récente ou ancienne, qui sont diplômés, professeurs, avocats, patrons de PME, artisans, médecins, artistes, qui ont réussi leur vie professionnelle grâce à leur propre choix de l'effort et du travail, au lieu de la pleurnicherie victimaire! Les musulmans doivent se représenter la France comme une chance pour l'islam. Elle leur permet notamment de pratiquer leur foi librement grâce à la laïcité. Celle-ci n'est pas liberticide. Elle garantit au contraire les mêmes droits à toutes les convictions et toutes les croyances. On ne peut certainement pas dire que le sort des minorités soit aussi enviable dans les pays musulmans.

Dans votre livre vous affirmez également que la question de l'intégration ne concerne pas seulement les musulmans. Qu'entendez-vous par-là?

Nous avons tous besoin d'intégration car nous sommes tous victimes de désintégration. L'intégration ne concerne pas seulement les immigrés. Que reste-t-il de commun entre un jeune enraciné dans un terroir et gamin de Montfermeil? De même les urbains des grandes métropoles vivent-ils dans le même monde que les petits blancs prolétarisés de la diagonale du vide? La France est en situation de poly-fractures sociales et culturelles. Dans ce contexte, nous avons besoin d'un projet, d'un élan, d'un sentiment d'appartenance collective. Nos valeurs -dignité de l'être humain, liberté, égalité, fraternité, solidarité, laïcité, mixité- ont besoin d'être réapprises par notre société tout entière et pas seulement par quelques musulmans radicaux! Nous ne serions d'ailleurs pas si déstabilisés par l'islam radical ou traditionaliste si nous étions plus sûrs de ces valeurs, si elles avaient été assez bien enseignées dans nos écoles et par les familles -non musulmanes et musulmanes!

 

Vous évoquez également la crise de spiritualité de l'Occident …

C'est mon cœur de réflexion. La crise de l'Occident et de l'islam fonctionnent en miroir dont le point de convergence est la crise de la spiritualité. D'un côté, on a un sacré fossilisé qui n'arrive plus à se régénérer et qui étouffe. C'est la tragédie de l'islam qui fonctionne par stéréotype: le voile, le hallal, l'islam réduit à des codes. Cette pauvreté spirituelle confine à l'indigence. C'est ce qu'Olivier Roy appelle «la sainte ignorance»: une religiosité binaire standard et stéréotypée. En face, l'Occident matérialiste n'a toujours pas réussi à intégrer ses racines religieuses dans la modernité. Quid de la morale évangélique, de l'aspiration à la transcendance. Il y a deux mondes qui développent une hostilité d'autant plus importante qu'ils se renvoient l'image mutuelle d'une déshérence et d'une dégénérescence du rapport au sacré. J'insiste sur l'idée qu'il est temps que les deux milieux réfléchissent ensemble à redonner à l'existence humaine une renaissance spirituelle qui se nourrisse de tous les héritages au lieu de les ignorer où de les reproduire mécaniquement.

Le Figaro.fr