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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L’homme du désastre

11 Février 2015, 11:05am

Publié par Fr Greg.

L’homme du désastre

 

« Antonin Artaud, c’est l’impossible que vous exigiez. Il vous revenait de droit, du très haut droit de votre naissance sur la terre peinte en or. Vous cherchiez la vie innocente, la vie au sang de neige, et votre voix, pour l’appeler, était celle d’un enfant de cinq ans, perdu sous l’orage. »

C’est ainsi que débute « L’homme du désastre », une longue lettre de Christian Bobin au poète Antonin Artaud.cette lettre sublime est adressée au poète de manière posthume, cet immense auteur décédé à l’âge de 51 ans des suites d’un cancer, cet homme qui aura passé toute une part de sa vie dans des hôpitaux psychiatriques et subissant de terribles électrochocs, cette figure résolument incontournable du surréalisme, même si Breton le jugea très sévèrement dans ses différents manifestes du surréalisme, Christian Bobin, sans jamais perdre le fil de sa lettre, questionne chez Antonin Artaud ce qui, chez lui, rejoint l’universalité de nos conditions : une enfance blessée, l’innocence qui ne peut se maintenir que dans la folie, sous peine de se perdre, et l’angoisse de nos existences, que l’on sait finies, sans pour autant parvenir à ne pas espérer en une part d’éternité qui nous reviendrait.

Avec une intelligence des mots profonde, une écriture qui, même plus de 20 ans après la sortie de « L’homme du désastre », continue à me donner des frissons de plaisir, Christian Bobin nous enjoint, en dépit de la douceur de ses mots, à réagir et à ne pas nous laisser gagner par la lente et inexorable monotonie des jours : la refuser est un combat, que le poète, comme l’artiste, mène, simplement armé de sa plume et d’un encrier.

Car seuls les mots, comme les grandes œuvres, ont cette capacité à nous montrer, fugacement, que l’éternité existe, à nous donner cette certitude que nous ne mourrons jamais vraiment, et que le désastre de nos vies peut aussi devenir une source de joie et de sérénité, à condition de vouer sa vie, son énergie, à poser les mots qui nous parleront de lui, même lorsque nous ne serons plus.

Une des premières grandes œuvres de Christian Bobin, publiée en 1986, et qui est, une des plus belles et certainement une des plus urgentes.

"Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s'en approche pas. Il faut l'imprévu d'un amour ou d'une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose-la vie commune, magnifiée-s'empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme un voyou, par terreur par surprise. Sous l'effet d'une terreur de l'amour ou de l'enfance."

Christian Bobin, L'homme du désastre.