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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

De l'incapacité à tirer quoi que ce soit de ses propres errements

5 Janvier 2015, 07:21am

Publié par Fr Greg.

Film absolument incroyablement magnifique ! ;-)

Film absolument incroyablement magnifique ! ;-)

 

Les frères Coen ont toujours eu une profonde affection pour les perdants. Avec Llewyn Davis, chanteur de folk imaginaire du début des années 1960, ils ont trouvé leur champion de l'échec. Le héros de leur nouveau film (Grand Prix au festival de Cannes) rate tout ce qu'il entreprend avec une application qui force le respect. Depuis que son partenaire de scène a disparu, la (petite) heure de gloire de Llewyn est passée. Les invendus de son premier album solo s'accumulent et, quand il ne se fait pas rouer de coups par un colosse mystérieux, il erre dans le froid de l'hiver new-yorkais, sans manteau ni maison.

Il doit sans cesse mendier l'hospitalité auprès d'amis, universitaires bizarres, ou de collègues musiciens de moins en moins attentionnés. Quitte à se montrer franchement maso lorsqu'il supplie Mary de l'aider, son ex-copine très remontée contre lui (Carey Mulligan, craquante en Joan Baez aux cheveux courts)... Ce n'est pas tout : alors qu'il obtient, enfin, un petit boulot pour une session d'enregistrement, il choisit de renoncer à ses droits d'auteur pour toucher un peu plus de dollars en cash. Mauvais calcul : la chanson, une version très drôle de Please Mister Kennedy, devient un tube ! Et quand, au bout du rouleau, il décide de renoncer à la musique pour se réengager dans la marine marchande, une histoire kafkaïenne de cotisations syndicales le maintient à quai...

Llewyn Davis, c'est le frère en déveine du professeur de sciences d'A serious man qui se trouverait plongé dans un cauchemar à la Barton Fink. Mais un cauchemar irrésistible, tant les frères Coen ont le don de faire rire des malheurs de leurs personnages tout en les rendant incroyablement attachants. Dans un gag récurrent génial, un chat roux oblige le héros à cavaler dans tout New York. Détail qui a son importance : l'animal fugueur se nomme Ulysse... La vie de bohème de Llewyn Davis prend vite des allures de mini-odyssée des temps modernes, jalonnée de rencontres avec des créatures inquiétantes et grotesques : un chanteur de country dégingandé, un chauffeur au regard de tueur, un jazzman boiteux et camé, incarné tout en démesure par John Goodman lors d'un périple infernal jusqu'à Chicago... Inside Llewyn Davis, en fait, c'est la version urbaine et nocturne d'O brother, le grand cru 2000 des frères Coen, où un taulard au prénom mythologique traversait le Mississippi haut en couleur de la grande dépression pour retrouver son foyer.

 

Dans les deux films, la musique est au premier plan. Après le blues rural des années 1930, Joel et Ethan Coen font revivre la scène folk des sixties avec une minutie d'archéologues. De nombreuses images s'inspirent des pochettes de disques de l'époque, et la somptueuse photographie de Bruno Delbonnel donne une patine vintage à la reconstitution des clubs enfumés de Greenwich Village. Pas la peine de connaître la discographie intégrale de Dave Van Ronk (l'obscur folk singer qui a inspiré le personnage de Llewyn Davis) pour prendre un plaisir immense à l'écoute de la bande-son.

Toutes les chansons sont jouées in extenso et sans play-back, que leurs interprètes soient professionnels (Justin Timberlake, étonnant en « folkeux » propre sur lui) ou amateurs très doués, comme Oscar Isaac. L'acteur, et désormais chanteur, de tous les plans ou presque, est bluffant. Il ne dissimule pas la dimension pitoyable et le caractère parfois odieux de Llewyn, mais bouleverse dans la peau de ce créateur sincère, victime de son intégrité radicale. Il y a du Bob Dylan dans cet artiste maudit — mais un Dylan qui serait retourné dans son Minnesota natal, faute d'avoir percé. Dans une séquence délicieusement ironique, Llewyn Davis range définitivement sa guitare au moment même où un inconnu à la voix nasillarde fait ses grands débuts sur la scène du Gaslight Cafe... — Samuel Douhaire