Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

« Le plus difficile est d’être humain »

8 Décembre 2014, 08:29am

Publié par Fr Greg.

« Le plus difficile est d’être humain »

Votre dernier livre s’intitule «La grande vie». A vous lire, cependant, on dirait que la grandeur de la vie est surtout dans les plus petits événements du quotidien… 

Christian Bobin: Le monde moderne est une entreprise de destruction méthodique des âmes, des appartenances et des liens profonds! De plus en plus, la vie, la grande vie, la vie immense, la vie éternelle se réfugie dans de toutes petites chapelles qui peuvent être une clochette de muguet, ou la poitrine brûlante d’un rouge-gorge, ou le poème d’un poète négligé. Ou aussi dans la paume d’un nouveau-né. Je ne parle pas des petites choses, je parle des grandes choses. Et je vois qu’elles ont trouvé un abri, parce qu’elles sont persécutées par la mécanique, le bruit, un état du monde qui nous laisse très peu en paix avec nous-mêmes.

 

Vous y parlez de vos parents. L’écriture permet-elle de redonner la vie aux disparus? 

Oui absolument. C’est même à mes yeux la vertu première de l’écriture. Là aussi, la vie dite moderne a élevé une muraille, entre les vivants et les morts. Je crois que cette muraille n’existe pas. Nous sommes redevables de personnes qui nous ont précédés. Le peu de ce que je sais de la vie, je l’ai trouvé dans les yeux de mes parents. Je l’ai déchiffré dans leurs gestes, dans leur manière d’être, plus encore que dans leurs discours. Cela semble légitime, et en tout cas cela me rend profondément heureux de les faire revenir sur la page blanche. De les faire voir, de les faire apparaître. Je crois que l’écriture est un art de la présence. C’est un art de la résurrection. Certaines choses vécues ne sont pas tout à fait vécues tant qu’elles ne sont pas écrites, tant qu’elles ne sont pas transmuées, soulevées par l’écriture. Le danger de ce que nous vivons parfois de beau, c’est de le laisser échapper dans le silence et que cela s’évapore. Que rien n’en reste. C’est lorsque j’écris que je comprends ma propre vie. L’écriture est pour moi une confiance nécessaire de la vie. Et cette écriture doit être la plus précise, la plus fine, la plus délicate et la plus forte possible. Il ne s’agit pas de l’écriture courante. Pas de ce qu’on va trouver dans la plupart des livres. Je ne fais confiance qu’aux poètes.

 

«L’ange qui nous a chassés du paradis a négligé de fermer quelques portes», écrivez-vous. Le voyez-vous dans le monde, le paradis? 

Oui, parce que je ne sépare pas ce monde de l’autre. Il y a un autre monde mais cet autre monde a la particularité d’être sans cesse mélangé à celui que nous vivons. Tout ce que je sais m’est venu du rire d’une jeune femme, qui n’est plus, m’est venu des silences paternels, m’est venu de la brillance d’une phrase sur la page d’un poète. Le silence d’un père, c’est grand comme une falaise. Et ce peut être éclairant comme un soleil. Le rire d’une jeune femme, ça a la force de dix mille printemps qui viennent éclater dans votre cœur. La page d’un livre, c’est comme une neige éternelle sur laquelle le soleil vient enflammer des atomes de pensées, de songes. Toutes ces choses-là, le rire, le silence, la page sont des choses éminemment matérielles ou du moins incarnées. Mais elles parlent d’une autre vie. Elles témoignent d’une autre chose.

(...)

http://www.bonnenouvelle.ch/