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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

« Jésus n’était pas chrétien »

10 Décembre 2014, 08:34am

Publié par Fr Greg.

« Jésus n’était pas chrétien »

Dieu dans la petitesse et la fragilité d’un nouveau-né, Noël doit être votre fête? 

Christian Bobin: Le sujet de Noël est compliqué. Nos sociétés ont recouvert cette naissance pauvre de plein d’or, de richesses, de paquets cadeaux, de bruit, de tensions, de commerce. Pour moi la vraie fête chrétienne est Pâques. C’est peut-être la seule fête chrétienne. La légende «dorée» de Noël est très belle, nous en avons besoin. A chaque naissance, les dés sont jetés à nouveau. Comme si, dans chaque berceau, partout au monde aujourd’hui encore, on peut voir Dieu relancer les dés de la création. Et tout rejouer, tout parier à nouveau. Naître, c’est le mouvement même de la vie, sans cesse. Il est même possible que la mort, dont je ne sais rien, soit une figure paradoxale de la naissance. Si je peux écarter les sapins, les lumières et l’émerveillement de plus en plus est fabriqué, ce que je verrais dans Noël, c’est ce point de naissance, qui est extraordinaire, une vitalité indestructible. C’est beau aussi de saluer la venue au monde de celui qui va empêcher le monde d’être pour nous mortel, d’être pour nous une montagne de mélancolie, une montagne triste infranchissable. Il est beau qu’il y ait eu un jour, parce que cela a existé et ce n’est pas une légende, qu’il y ait eu un jour, une fois, un homme qui a commencé par être privé de tout, comme les nouveau-nés, et que cet homme par sa tenue, par sa parole, nous ait parlé si magnifiquement de la vie, de notre vie à nous. Et nous ait parlé si magnifiquement de nous-mêmes. Et nous ait ennoblis. Le paradoxe de Noël, de cette naissance, est que Jésus est un pauvre, un moins que rien qui, en une trentaine d’années, va nous faire découvrir notre noblesse.

 

Vous êtes présenté comme un auteur chrétien. Qu’est-ce au juste, être chrétien? 

Je ne sais absolument pas. Le mouvement de l’écriture est un mouvement de résistance à toute définition. J’écris pour me détacher de tout ce qui est mort, endormi, convenu. Les définitions ou les dogmes ont quelque chose d’arrêté qui ne me plaît pas. D’autre part, je vous répondrai par la parole d’un poète que j’estime plus que tous, Jean Grosjean. Dans un entretien, il a cette formule qui lui échappe: «Jésus n’était pas chrétien.» Ce qui s’est déposé un peu paresseusement sous le nom de «chrétien», dans l’histoire au fil des siècles, correspond assez peu au tracé d’insurrection paisible qu’était cet homme qui était le Christ. Si homme, si pleinement homme, qu’il en est devenu divin. Parce que c’est peut-être le plus difficile, d’être humain, au fond. Cela n’arrive presque jamais. Et là c’est arrivé. Qu’un homme arrive à être entièrement et parfaitement humain. Alors si vous appelez cet homme-là un chrétien, on pourrait dire qu’il est le seul. C’est peut-être vers cette présence-là, vers cette vibration, qu’il faudrait travailler à se rapprocher.

 

Si Dieu est dans les petites choses, n’est-il pas aussi dans les grandes, s’il est avec les pauvres, n’est-il pas aussi avec les riches? 

Ce qui serait insupportable serait d’être manichéen. Ce que j’appelle les petites choses ne sont pas petites. Elles sont juste un abri pour les grandes. Personne ne connaît l’adresse de Dieu. Dans les trois tentations que le diable fait au Christ, il y a celle de pouvoir tout changer en nourriture. Le Christ n’idolâtre pas les pauvres. A tout moment, il déroge. Il échappe à ce qu’on imaginait de lui, à ce qu’on aurait voulu qu’il soit. Il parle évidemment de ceux qui n’ont plus rien, de ceux que la vie broie, détruit. Mais personne n’est désigné comme, à l’avance, perdu. Je ne suis pas un moraliste. J’ai 63 ans, j’ai eu le temps de voir toutes sortes de choses, et toutes sortes de gens. Et j’ai vu que parfois, des gens d’un milieu très riche ou dans les choses dites grandes, il y a des grâces incroyables. La vérité est très mobile. Elle est très fuyante. Elle est réfractaire à toutes nos prévisions. On peut trouver un visage christique exactement partout. Ce n’est pas une question de milieu, ni d’étiquette. En vérité, c’est beaucoup plus simple que cela.

 

Vous présentez une chronique radiophonique sur la RTS depuis six ans. Etes-vous attiré par la Suisse? 

J’aime votre pays, de ce que j’en sens. Mais je suis un assez pauvre voyageur. Je suis né au Creusot, une petite ville dure, ouvrière, de Bourgogne. En ce moment, je vis à 15 km du Creusot. J’ai mis plusieurs dizaines d’années à faire 15 km. Il me faudra encore un peu de temps pour arriver chez vous. Un des écrivains qui m’a le plus touché, à mes débuts, était Ramuz. Puisque nous parlons du Christ et de Noël, son petit livre qui s’appelle «Terre de ciel» est un livre miraculeux. Il s’agit de la résurrection d’un village entier. Les gens ont disparu, puis ils reviennent et, regagnant leur village, ils retournent aux coutumes anciennes. On s’aperçoit alors que la vie éternelle n’est jamais que la vie ordinaire. Mais juste nettoyée de nos tracas, de nos angoisses. Juste cette vie-là, juste cette vie quotidienne, c’était et c’est la vie éternelle. 

 

http://www.bonnenouvelle.ch/ // V.Vt