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«Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine»

9 Décembre 2014, 08:31am

Publié par Fr Greg.

«Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine»

Vous écrivez que vos livres «s’émerveillent d’un rien de lumière sur une montagne d’ombre». C’est cela la grande vie? 

Christian Bobin: Je prends un reproche qui m’est souvent fait, ou une image dans laquelle je me sens cloisonné parfois. Je serais un écrivain des toutes petites choses, des riens, des presque riens. Alors, d’accord. Admettons. Mais quand je parle d’une chose ou d’une présence qui m’éblouit, cette chose ou cette présence se détache toujours sur un fond très dur, très noir. Exactement comme en peinture. Un fruit ou un oiseau n’a jamais autant d’éclat que lorsqu’il s’arrache à un fond nocturne. Les deux choses sont importantes et il faut les tenir ensemble. Le brin de lumière certes, mais il ne m’apparaîtrait pas s’il ne se détachait pas, d’une manière douce et violente, d’un fond terrible. J’ai toujours vu les deux côtés de la vie. C’est une banalité que je dis, car au fond nous l’éprouvons tous. L’enchantement de cette vie et la terreur qu’elle est. Ces deux choses marchent ensemble et sont inséparables. C’est aussi parce que la vie est impitoyable qu’elle est, par moments, d’une douceur divine. Les deux sont liés. Si vous les séparez, vous tombez d’un côté dans le désespoir, et de l’autre côté dans un optimisme naïf et dangereux.

 

Il y a beaucoup d’oiseaux dans vos écrits, qui ne font parfois que passer. Vous dites même qu’ils «sont les derniers chrétiens»? 

Nous pouvons être parfois, quand nous sommes au mieux, le reflet des choses invisibles. Exactement comme un étang va refléter le ciel passant sur ses eaux. Je vis dans une forêt. Dans cette forêt il y des chats sauvages, des biches, des renards, quelques sangliers, et puis il y a pas mal d’oiseaux. J’en vois certains, d’autres me restent inconnus, à part leur chant. Les oiseaux sont des êtres qui me réjouissent profondément. Ce sont des «gens» que j’admire. Leur chant résonne pour moi comme la confiance même. Or il est lancé par des vies qui sont menacées de tous les côtés. Aucun oiseau n’est assuré de trouver sa nourriture chaque jour et ils passent un temps considérable à la chercher. Le plus beau – et vous pouvez le voir même en ville auprès des simples moineaux – est de voir ces oiseaux apparemment perdre du temps, chose que nous ne savons plus faire, et regarder à gauche et à droite, sans but précis, sans crainte. C’est tout à fait pour moi le geste d’écrire. Ce sont des maîtres d’écriture, les oiseaux. Ils sont épris du ciel, ils en viennent, ils le traversent mille fois par jour, et ils ont cette grâce de s’étonner, de regarder des choses qui nous paraîtraient infimes, des choses que nous n’apercevons pas. J’adore ce peuple des oiseaux. Marceline Desbordes-Valmore, un poète que j’estime, parle du «peuple d’en haut» à propos des oiseaux. C’est très juste. Ce peuple-là, si on lui fait confiance, si on le laisse aller et venir à ses affaires sans l’inquiéter, nous amène beaucoup. Quand je dis que ce sont les derniers chrétiens, cela doit être lu avec un sourire. J’entends par-là que cette confiance jetée comme ça au fond de l’univers, à partir d’une toute petite branche, à partir d’un buisson épineux, à partir d’une réalité très dure, cette mélodie de confiance qui est lancée, cet appel aussi qui est lancé, c’est le même appel que nous pouvons trouver dans les psaumes ou dans les cantates de Jean-Sébastien Bach.

 

Vous décrivez une femme qui serre chaleureusement les mains à trois mendiants sur les Champs-Elysées. Pour faire le contraste entre la fausse richesse et la vraie? 

Je ne vais pas parler de vraie richesse ou de fausse richesse. On tomberait alors dans un discours qui ne dérange personne. Le domaine des idées et des opinions, je n’y entre pas, ce sont des terres mortes. Les discours religieux ou spirituels ont tendance à mourir avant d’atteindre leur lecteur ou leur auditeur. Je ne parle pas ici de l’évangile, parce que l’évangile est impeccable, évidemment, il est parfait. Vous l’ouvrez et c’est comme si vous receviez des flèches en feu en plein cœur. Ça va tout droit. Il n’y a pas un mot de trop. Et malgré les apparences, cela ne vous fait jamais la morale. Je crois beaucoup à la force insurrectionnelle de la poésie. La poésie est une manière de dire les choses qui leur laisse leur force pure. Qui leur laisse toutes les chances de nous atteindre. Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine, parce que vous avez tout laissé inchangé. Ce que j’aime dans la poésie, c’est la brutalité de cette grâce, de la beauté. C’est la force, le soulèvement du langage.