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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

l’amour, la solitude

5 Décembre 2014, 08:46am

Publié par Fr Greg.

l’amour, la solitude

 

Il y a deux choses en nous : l’amour et la solitude. Elles sont entre elles comme deux chambres reliées par une porte étroite. Ecrivant, on va de l’une à l’autre, incessamment. On ramasse ce qui est sous le ciel, ce qui brûle dans le sang. On en fait un bouquet de fleurs géantes, semblables à celles que découpent les enfants dans du papier peint. On l’offre à une jeune femme. Elle prend ce qu’on lui donne. Les lettres sont vraies dans le temps de les lire. Après elles s’effacent, elles se fanent. Elle les jette, elle en demande encore. D’autres lettres encore. D’autres phrases illisibles, comme celles-ci : je vous aime ; j’aime cet amour dont je vous aime, jusqu’à la folie, jusqu’à la bêtise. Ainsi de suite. Des choses comme ça, on écrit. On ne sait pas bien ce que l’on fait. Il y a ce que l’on connaît, qui est étroit. Il y a ce que l’on sent, qui est infini. Ce que l’on connaît flotte au-dessus de ce que l’on sent, comme une petite bête morte dessus les eaux profondes ? Ecrivant, on va contre toutes connaissances. Ce qu’on ignore, on l’appelle, on le nomme. On voit l’amour et la solitude : une seule chambre à vrai dire, un seul mot. C’est ce qui fait que l’on aime et que le temps se passe ainsi, dans l’attente lumineuse de ceux que l’on aime : car même quand ils sont là, on les espère encore. On touche leurs épaules, on lit dans leurs yeux, et la solitude n’est pas levée pour autant. Elle gagne en beauté, elle gagne en force, mais elle est toujours là. Ce qui a commencé avec nous – avec l’étoile de notre naissance  - n’en finira jamais de nous isoler dans l’espace : chacun enclos dans son désir, dans son attente. Nous sommes seuls dans le jour. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous conduise dans la pleine nuit du jour, comme on mène un enfant jusqu’aux rives étincelantes du sommeil. Nous sommes seuls dans le jour mais nous serions incapables de découvrir cette solitude si quelqu’un nous en faisait l’offrande amoureuse. La révélant, en pensant l’abolir. L’aggravant en pensant la combler. Cette solitude est le plus beau présent que l’on puisse nous faire. Elle brûle dans le jour. Elle s’illumine de nos absences.

On continue les lettres. On regarde celle qui les reçoit. On voit cette jeune femme, comme elle est : inaccessible à elle-même comme à la passion qu’on lui voue. Déserte.

On écrit encore, on poursuit la lutte avec l’ange, l’aubade à la reine.

Christian Bobin, « Lettres d’or »