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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

nous voilà abrutis par des millénaires de savoir...

5 Novembre 2014, 09:29am

Publié par Fr Greg.

nous voilà abrutis par des millénaires de savoir...

 

Le soir vient. Une longue patience enveloppe les choses et le sang, plus sûrement que le lierre. C’est le bel instant suspendu au-dessus de l’abîme, c’est l’heure de notre mort qui revient ainsi, chaque soir, comme une feuille baignée d’argent qui se détache d’un arbre, très loin dans la forêt. Ce jour ne reviendra plus. Il était le premier et le dernier de son ordre. Un nouveau monde surgira demain des eaux planantes du sommeil, et tout l’effort de vivre, de voir et de sourire sera à reprendre.

La lumière du matin heurtera les yeux. Il faudra à nouveau regagner son corps, aller vers ce qui, dès le réveil, s’approche de nous- femme, songe ou nuée- et dont nous ne savons rien sinon que cela s’avance vers nous, avec la douce fatigue du jour. La beauté est là, dès l’aube. Levée bien avant nous. Fidèle, elle attend. Son haleine se répand dans le moindre silence, dans l’air autour des amandiers. Elle attend que s’ouvre en nous le chemin où elle pourra venir sans se blesser. Elle attend des heures entières, et le mouvement de son attente est celui du jour qui pointe, fleurit puis décline, mourant à nos pieds, méconnu, délaissé. 

Chaque jour ainsi, quelqu’un vient, quelqu’un qui tient entre ses mains un fin couteau de pluie ou bien un seul pétale de rose, de ceux que l’on glisse entre les pages d’un livre épais, plus léger que l’air, plus léger que l’air sur le ventre des moineaux. C’est une mendiante ou une reine qui est en marche vers nous, peut-être les deux à la fois : nous ne saurons jamais rien de plus, et au fond qu’importent les mots, qu’importent les noms ? Des noms nous en avons mis sur tout, nous en avons mis partout, sur la folie, sur les étoffes et sur les chairs, sur les jeunes femmes qui naissent au printemps dessous les cerisiers, sur les étoiles égarées de la mort et sous le pas des chevaux, nous avons mis des noms sur tout et même sur l’ignorance et nous voilà abrutis par des millénaires de savoir, alourdis par ces noms à dépenser chaque jour, comme ça, pour rien, bonjour, bonsoir, que faites-vous dans la vie et comme vos yeux sont pâles, ce sont les yeux de l’hiver, c’est pour mieux t’ignorer mon enfant, pour mieux te tuer.

Ainsi vont-elles, nos vies, dans une guerre incessante de chacun contre soi, contre tous, et le sommeil revient, et la beauté n’est pas encore aujourd’hui parvenue à ses fins, n’a pas encore touché notre âme brûlante de ses doigts de rosée. A peine aurons- nous entrevu quelque chose, par- delà les soucis et la fumée bleue d’une cigarette.

 

Christian Bobin, L’homme du désastre