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La vie ordinaire...

1 Décembre 2014, 08:58am

Publié par Fr Greg.

La vie ordinaire...

 

(…) Il y a très peu d’événements dans une vie. Parfois, il n’y a que l’événement de son désastre, de son lent engloutissement dans le désastre quotidien. Ainsi perd-on toutes forces, dans l’impur mélange des jours. Qu’est-ce donc que la vie ordinaire, celle où nous sommes sans y être ? C’est une langue sans désir, un temps sans merveille. C’est une chose douce comme un mensonge. Je connais bien cet état. J’en sais- par le cœur-la banalité et la violence. L’âme y est comme une ruche vidée de ses abeilles. L’âme, c’est-à-dire le corps, c’est-à-dire l’aube, c’est-à-dire tous les noms du monde, car tous les noms sont les pétales d’une unique fleur de songe, l’âme donc, s’abstrait, s’évade, s’ennuie. S’étiole.

Quelques semaines passent ainsi, trois, quatre tout au plus : l’éternité, celle qui gouverne le sommeil et les pierres. Je ne peux pas écrire pendant tout ce temps, pas même des lettres : la vérité me fait défaut. A quoi bon raconter des histoires, si soi-même l’on est devenu semblable à une histoire monotone et sans grâce ? Toujours j’ai connu ces absences, toujours je les connaîtrai. Elles ne m’inquiètent pas. Elles ne m’inquiètent plus. Ces heures-là, je les aime comme on peut aimer un enfant ingrat, réfractaire à nos désirs : d’un amour injustifiable, injustifié. En se dérobant à nos vœux, en échappant à nos appels, il nous enrichit à notre insu. Il nous contraint à développer en nous le  pur amour qui nous permettra de l’embrasser sans l’atteindre : un amour qui va à l’infini parce que son terme lui échappe, une attention qui s’accroît infiniment  pour être à chaque instant déçue.

 Oui j’aime ce temps stérile,peu glorieux. Il me protège d’être quelqu’un, il me met à l’écart, en retrait comme l’enfant qu’on envoie dans sa chambre, privé de dîner. C’est comme un temps de jeûne ou de fiançailles ; C’est comme veiller celui qui n’est pas là, et garder intacte la poussière sur son nom. Dans l’impossibilité d’écrire, dans la pénitence d’un temps qui perd ses heures comme un arbre perd ses feuilles, je lis. Je lis énormément et aucun mot n’est secourable. C’est une chose souvent éprouvée : cet abîme entre un savoir lourd, embaumé dans les livres ou les morales, et l’humeur aérienne de la vie qui va. On peut ainsi être instruit de tout et passer sa vie dans l’ignorance absolue de la vie. Ce ne sont pas les livres qui sont en cause mais la parcimonie d’un désir, l’étroitesse d’un rêve.

Au fond si la vérité nous fait parfois défaut, c’est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître.

 

Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine.