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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La grande élégance. Une main de fer

8 Novembre 2014, 08:56am

Publié par Fr Greg.

La grande élégance. Une main de fer

J’étais dans cette librairie comme un vagabond tâtant les livres aux pommiers des rayonnages. Ma main s’est saisie de La Mort de Virgile d’Hermann Broch. Il y a plus de trente ans, un ami me l’avait montré. Il y a trente ans, je n’existais pas, j’étais trop jeune. Avec cet ami, on causait comme on cause quand on est jeune : architectes des nuages, on change les nuits en jours et les pensées en fièvres. On ne sait pas encore que Dieu écoute à la porte du cœur, qu’il n’est rien qu’un silence – mais quel silence ! Aujourd’hui non plus je n’existe pas, mais d’une manière plus légère, plus heureuse. Je n’avais pas lu ce livre. Son titre s’était égaré dans le labyrinthe ensoleillé de nos conversations errantes. Trente ans après, il me revenait dans un monde encore plus dévasté, où l’argent est plus précieux que les nuages, et l’écrasement du silence la seule règle. On dit que si un cambrioleur doit mettre plus de cinq minutes pour forcer votre porte, il renonce et s’en va. En moins d’une minute, j’ai été dévalisé par les phrases lues. Je ne sais pas raconter les livres. Je m’ennuie moi-même quand je le fais. Je peux juste vous dire qu’il s’agit du dernier jour sur terre du poète Virgile qui se demande s’il ne s’est pas trompé sur tout, si sa chère poésie n’était pas qu’un scintillement du néant à la surface des jours terribles. Les livres sont les dernières églises ouvertes jour et nuit. Un soleil sort sous la pioche des questions des poètes. Pas une réponse – les réponses tuent Dieu et les âmes. Non : un soleil. J’entendais s’élever du papier une passion de Bach, les valeurs océanes du songe et de l’amour. Une paix me venait, cette paix qui est notre seul bien sur terre. Le poète agonisant au long de ses phrases retenait à mains nues le toit du monde de s’effondrer sur nous. Dieu sans forces est invincible. Quand un sage japonais sent sa mort venir, il écrit un poème – une manière de saisir la vie dans une main de papier pour l’offrir à ceux qui restent. Écrire un poème, c’est la grande élégance, comme allumer une bougie dans la pièce d’où l’on s’apprête à sortir. J’ai emporté le livre. Il était épais. Il me faudrait plusieurs vies pour le lire. Il faut toute une vie pour que notre oreille prenne une forme parfaite, toute une vie pour que l’escargot de cire et d’os accueille au plus intime de sa spirale la santé éclatante d’une parole qui change tout. Un vrai poème ne s’épuise pas. Il apporte avec lui la fin de toute fatigue. En ouvrant les volets ce matin, avant même de surprendre la rivière du tremble et ses tourbillons de lumière, je vois quelques feuilles vieillies du cerisier voler dans l’air – une pluie de grâce. Mon âme roule avec elles dans l’abîme qui est le reflet du ciel pur. Le paradis est à perte de vue.

Christian Bobin.