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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse

21 Novembre 2014, 08:00am

Publié par Fr Greg.

Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse

Une vie d’écriture, de rêverie, de quasi vagabondage. Tel est le chemin choisi par Christian Bobin dans sa jeunesse. Pour lui, l’intériorité est comme le pain, elle se partage. Rencontre avec un écrivain, amoureux de l’essentiel.

 

Christian Bobin, vous faites entendre dans vos livres une voix singulière, centrée sur l’expérience personnelle et nourrie par votre foi chrétienne. Où celle-ci s’enracine-t-elle ?  
J’ai reçu une éducation chrétienne dans la France des années 50 et 60. J’ai donc été imprégné des imageries réconfortantes de la tradition catholique, particulièrement lors des fêtes religieuses. Ainsi le jour de la Fête-Dieu – mes parents habitaient alors en face de l’église Saint-Charles, au Creusot – je voyais la rue inondée d’une pluie de pétales de roses. A l’adolescence, de manière somme toute banale, je me suis éloigné de l’Eglise. Je ne peux pas dire que j’avais vraiment eu la foi jusque-là. Pourtant, les années passant, la vie m’a amené à poser un regard plus fin sur les choses spirituelles. Insensiblement, j’ai pris conscience, peu à peu, d’un Dieu intériorisé. Cette conscience est aussi subtile que la confiance que j’ai dans la vie ou plutôt, elle se confond avec celle-ci. 

La mort prématurée de votre compagne, en 1995, à 44 ans et le décès de votre père en 2000, vous ont conduit à écrire deux textes émouvants : La plus que vive et La Présence pure. Ces épreuves ont mûri votre vie spirituelle… 
Elles n’ont fait qu’accélérer cette prise de conscience et ont radicalisé le sentiment, qui n’avait cessé de grandir en moi, d’une bienveillance secrète de la vie envers chacun de nous. Elles m’ont appris que sous le bleu du ciel, il y a du noir et que sous ce noir, il y a un bleu d’une autre sorte que le premier, infracassable. Le drame est le dernier coup de pouce de Dieu après que nous avons refusé tous les autres. Avant je dormais au chaud des livres. Ces secousses m’ont sorti de ma léthargie. C’est à chaque fois le Christ qui nous réveille. Il n’a pas le visage séducteur des grandes peintures de l’Histoire de l’art, mais celui des événements qui nous arrachent à nos habitudes et à nos certitudes. 
 
Diriez-vous que le Christ est le soleil qui irradie votre vie et vos écrits ? 
Certainement. Et si le fond de ma pensée et de mes intuitions reste accroché aux évangiles, c’est d’abord parce que j’ai regardé vivre mes parents. Ma mère a élevé trois enfants et travaillé pendant quinze ans aux usines du Creusot comme calqueuse. J’ai vu avec quel courage elle faisait un travail harassant, sans se plaindre. Quant à mon père, après avoir travaillé lui aussi à l’usine, il a enseigné le dessin technique dans une école financée par les établissements Schneider. Je l’ai vu accueillir à la maison des gens de toutes sortes, comme si chacun d’eux était un roi. Ce sont les gestes quotidiens de mes parents qui m’ont en tout premier lieu appris quelque chose de l’éternel. Quant aux paroles du Christ, elles sont comme une bougie qui éclairent la nuit de cette vie. Elles révèlent que son silence est peuplé et que tout – en dépit des apparences – a du sens. Je crois et j’éprouve, en effet, que chaque vie humaine est contemporaine de Lui. 

Qu’est-ce à-dire ?
Tout homme, pendant son existence, croise toutes sortes d’anges et de démons. Il expérimente ce que les disciples de Jésus eux-mêmes ont connu. Il découvre quelqu’un dont le visage est, paradoxalement, plus proche de lui que son propre visage. Ce noyau de crainte et d’attente est le noyau de toute vie. Il n’est pas différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a deux mille ans en Palestine. L’éternité est la somme des instants de toute une vie. Et comme les apôtres eux-mêmes, nous devons raconter ce que nous avons vu et vécu. 

N’est-ce pas là ce qui vous pousse à écrire ? Ce désir d’écriture s’est-il ancré tôt en vous ?
Au sortir de l’enfance, j’ai vite ressenti la nécessité de fixer sur la page les pensées et les images qui me venaient. Mes parents ont eu l’intelligence de me laisser aller sur des chemins qui les effrayaient : une vie d’écriture, de rêverie, de quasi vagabondage. Mais les livres ont toujours été à la maison la deuxième nourriture, aussi abondante que le pain. Et de cela comme de bien d’autres attentions, je leur sais gré. 

Quel lien faites-vous entre la littérature et la vie spirituelle ?
Mais je ne vois aucune différence entre l’une et l’autre ! Si je n’écris pas, la vie traverse mon esprit comme les nuages traversent le ciel. Ce qui n’est pas exprimé est tout de suite avalé par la mort. Par contraste, ce qui est dit a une chance de porter sa lumière au-delà de l’instant présent. Je suis tenté de comparer la vie intérieure à des floraisons dans le crâne. Comme des épiphanies que je cherche à traduire et à proposer aux autres afin de ne pas en être le seul spectateur. L’intériorité est comme le pain sur la table : elle se partage. Un écrivain peut écrire pour se faire entendre, soi. Ou pour faire entendre un chant qui vient de plus loin que lui et dont il n’est que l’instrument. J’essaye d’être de côté-là. En outre, l’écriture a quelque chose de musical. Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse. Je sais que je n’y arriverai pas, mais ne m’en désole pas. Il convient juste d’essayer. Essayer sans se lasser : n’est-ce pas le maître-mot de toute vie ? 

Votre livre, Le Très-Bas, sorte de biographie imaginaire de François d’Assise, vous a révélé auprès d’un large public. Pourquoi l’avez-vous écrit et que représente ce saint pour vous ?
J’ai écrit cet opus pour peindre un homme dont le cœur était comme un rosier, les bras comme une rivière, les yeux deux flammes et la bouche très proche de celle du Christ. Un temps, j’ai cru que je devrais aller à Assise pour mener à bien ce travail d’écriture. Mais c’était une fausse bonne idée. J’ai vite compris que si la pensée et la voie du Poverello étaient vraies, chacun pouvait s’en inspirer et être porté par lui, quel que soit l’endroit où il demeure. A fortiori, quand c’est un lieu plutôt rude comme la ville du Creusot, que je n’ai jamais quittée et où j’écris tous mes livres. De fait, j’ai travaillé sur Le Très-Bas dans un état de grâce particulier, très joyeux. Dans une respiration profonde. Nul besoin pour cela de séjourner là où François a vécu. Il n’y a pas de lieux privilégiés pour l’esprit.

Vous avez toujours vécu près de la campagne. La communion avec la nature est-elle indispensable à votre équilibre ? 
L’essentiel de cette vie est fait d’impondérables. Ma fidélité au Creusot relève plus d’un hasard de naissance que d’une volonté d’échapper à la grande ville. Du reste, je suis convaincu qu’on peut trouver des merveilles partout. Qu’il y a des miracles dans les petites fleurs d’un fossé comme dans les yeux d’un Parisien. Ceci étant, la nature entre beaucoup plus dans mes livres depuis quelques années, depuis que je vis dans une maison située en bordure d’un bois. La petite table de travail où je m’installe chaque jour est placée devant une fenêtre qui donne sur un pré. Il est comme une page d’écriture parfaite. Tout y vibre, rien de mort. Quand je lève la tête, je vois un chêne magnifique et quantité de geais aux ailes bleues. Ce sont autant de grands maîtres. Récemment, j’ai eu la grâce de voir s’attarder dans le pré un renard à la rousseur pensive. J’ai cru voir, à cet instant, un bénisseur de vie. Il est resté quatre ou cinq minutes puis s’en est allé. Mais chacun sait, n’est-ce pas, que les anges ne sont que de passage (grand éclat de rire) !

Pour conclure, pouvez-vous nous parler de votre prière ?
Mais je ne sais pas ce que c’est que prier ! Ou alors, je le fais sans le savoir, quand j’écris, c’est-à-dire la plupart du temps ! Que vous répondre ? Rien n’est plus difficile à atteindre que le plus simple Encore faut-il préciser ce que j’entends par «simple» : un cœur désencombré de tout projet, de tout désir et de toute volonté. Un cœur vide et ouvert. L’image la plus juste de ce cœur serait celle d’un nid dans un arbre. Le Christ est pour moi comme un amour qu’on attend et qui est déjà là, dans cette attente qu’on en a. Je suis intimement convaincu que la mort n’aura pas sur nous le dernier mot et que le jour de notre décès, nous serons faits rois. Quant aux évangiles, je m’y sens comme à l’intérieur d’une clochette de muguet. Comme enivré par la fraîcheur de la vie qui ressuscite à chaque instant, à chaque page.

Jean-Claude Noyé. prier.presse.fr