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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des œuvres et des groupes.

6 Juillet 2014, 09:36am

Publié par Fr Greg.

La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des œuvres et des groupes.

 

 

Lettre de Cocteau à ses amis

15 juin 1945

Chers Amis connus et inconnus,

Je n'aime pas écrire. J'aime l'encre lorsqu'elle commence à vivre, c'est-à-dire lorsqu'elle se change en gestes de théâtre ou de films, en livres qui circulent de main en main.

Au reste l'encre ne nous aime pas, ni le papier. L'encre refuse d'être écrite. Le papier refuse d'être couvert. Il en résulte une bataille dont l'œuvre témoigne comme un lien de victoire, une preuve d'héroïsme.

Le téléphone ajoute à cette vie de fantôme que tisse l'homme moderne, et qui ne laisse aucune trace familière.

La comtesse de Noailles faisait du téléphone un violon (sa viole d'Ingres). Elle en jouait à merveille. Elle maintenait l'appareil entre sa joue et son épaule. Elle parlait, parlait, parlait, sans se rendre compte que les forces s'épuisent à cet exercice et que le fluide humain va se perdre dans le sol comme la foudre.

Si le téléphone avait existé, que saurions-nous d'une Madame de Sévigné, d'une Madame de Staël? Ces dames loquaces eussent téléphoné interminablement, l'une à sa fille, l'autre à Benjamin Constant. Il est facile de mesurer à leur correspondance, ce que le téléphone nous ôte.

Marcel Proust, lui, de sa chambre nocturne, de ses murs de liège, de son désordre où s'accumulait une fourrure de poussière, écrivait des lettres et téléphonait. Il combinait la voix (dont sa main gantée barbouillait sa barbe) et l'encre, pour tendre, croiser, nouer les fils de l'étonnante toile d'araignée où il savait prendre les âmes.

Quelquefois l'écriture me fatigue. Former les jambages me semble un travail au dessus de mes forces. C'est alors que je dénoue la ligne de l'encre afin de la renouer autrement, et que je dessine. Pourquoi pas?

Nous lisons toujours mal une lettre, nous croyons la lire. En réalité nous ne prenons d'elle que ce que nous y cherchons vite. C'est à la longue qu'une lettre donne son sens, lorsqu'il est trop tard et que nous la retrouvons sous une pile de livres. Le recul nous permet d'en mesurer le relief et la profondeur.

A ce compte ce qui importe c'est l'aspect d'une lettre car c'est à cet aspect qu'un graphologue nous découvre, bien mieux que d'après notre style.

Le dessin ajoute à cette vie intime qu'une lettre doit communiquer à son lecteur.

Voyez: j'inaugure les "Nouvelles Epîtres" et, au lieu de vous écrire une lettre-préface à cette collection, je me laisse prendre à vous écrire n'importe quoi, à bavarder avec vous; à vous traiter avec la désinvolture d'un ami intime.

Rien ne dégage plus cette électricité magique d'un bavardage entre personnes qui s'entendent à demi-mot, que le genre épistolaire.

Les poètes, en somme, ne reçoivent que des lettres d'amour, des cris d'appel, des signes de souffrance. S'ils répondent, ils reçoivent réponse à leur réponse. Réponse qui en exige une autre. Hélas les lettres sont innombrables. Chacun croit être le seul à nous écrire. Que faire? Les artistes de cinéma reçoivent une masse de lettres, mais ce qui compte pour eux c'est la réserve mystérieuse des personnes qui les aiment et n'osent écrire. Le reste se limite à des demandes d'autographes, sous la forme de déclarations d'amour.

En ce qui concerne le poète le problème est autre. Chaque lettre vaudrait une véritable prise de contact. Et s'il multipliait de tels échanges le poète ne pourrait poursuivre le mécanisme de l'oeuvre à cause de laquelle on le sollicite.

La Jeunesse est exigeante. Elle a raison. Comment lui faire admettre qu'entre elle et le poète il ne peut s'établir qu'un échange d'ondes et qu'il faut deviner que certains silences ne relèvent ni de la paresse ni de l'orgueil.

La vie épistolaire ressemble à celle du sommeil. Elle se déroule en marge des oeuvres et des groupes. Soudain elle se montre après la mort. Contrairement aux récits des rêves qui se fanent dans le règne de la veille comme des plantes de mer qu'on sort de l'eau, les lettres commencent à vivre dans l'inactualité. Elles y puisent, par quelque prodige, une actualité toute neuve.

Ecrivez, conservez les lettres, relisez-les. Laissez-les travailler dans l'ombre.

Votre Jean Cocteau