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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Ce pays qu'on abat

4 Juillet 2014, 07:55am

Publié par Fr Greg.

Ce pays qu'on abat

 

Natacha Polony est chroniqueuse au Figaro. Son dernier livre,Ce Pays qu'on Abat, vient de paraître.


Votre dernier livre, Ce pays qu'on abat, reprend les chroniques que vous avez publiées dans le Figaro entre 2009 et 2014. Quel en est le fil rouge? Comment avez-vous vu évoluer le pays durant ces cinq dernières années?

 

Natacha Polony: A travers ces chroniques, j'ai notamment essayé de défendre la République comme cœur d'une vision digne de l'être humain. Surtout, j'ai tenté de mettre en œuvre ce qui sans doute manque le plus aux débats qui nous animent: un système de pensée cohérent. Ce qui explique l'impuissance actuelle des politiques, de droite comme de gauche, c'est justement leur absence de cohérence et leur incapacité à penser en système. Bossuet écrivait «Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes «Peut-on vraiment déplorer l'instrumentalisation du vivant à travers les OGM et trouver libérateur et moderne l'instrumentalisation de l'humain à travers la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui? La préservation du monde va de pair avec la préservation de la civilisation. Il faut comprendre que les deux sont liés et que défendre la décroissance, c'est aussi assumer une forme de conservatisme. Lorsque que je défends l'écologie et la bioéthique, c'est parce que je suis conservatrice. Non pas au sens négatif du terme comme repli sur soi, mais parce que je crois en la nécessité de préserver et de transmettre ce qui nous a précédés. Nous sommes des «passeurs», comptables du monde dont nous avons hérité, et que nous léguerons aux générations futures.

Vous décrivez «un pays fracturé, blessé, en proie à toutes les formes de rejets et de détestations». Quelles sont ces fractures et ces angoisses qui minent le pays?

Elles sont nombreuses et ce qui est certain, c'est qu'elles se creusent. Si non, comment expliquer que de jeunes gens qui ont entendu le discours de l'école républicaine partent en Syrie pour le djihad? Comment expliquer que de jeunes gens ayant passé douze ou treize ans sur les bancs de l'école française soient malgré tout capables de torturer un jeune garçon au fond d'une cave parce qu'il est juif? Que d'autres lynchent mortellement pour une photo de réverbère ou un accrochage sur l'autoroute? Dans mes chroniques, je suis attentive à ce genre de drames qui, bien plus que de simples faits divers, nous racontent le drame de la société: la fracture entre ceux qui sont intégrés et ceux qui ne le sont pas.

 

Qu'entendez-vous par «intégration»? Doit-on réduire la crise de l'intégration à la question de l'immigration?

Lorsque je parle d'intégration, je ne fais pas seulement référence aux questions d'immigration. L'intégration est le devoir des adultes à l'égard de l'ensemble de la jeunesse qu'il s'agit d'intégrer au monde qui l'accueille. Qu'elle vienne d'ici ou d'ailleurs. Or, la société de consommation, qui fonctionne sur l'instrumentalisation des pulsions et l'instantanéité, rend quasiment impossible cette tâche essentielle. Une société dans laquelle des jeunes gens toujours plus nombreux veulent tout, tout de suite, au point de gommer la plus élémentaire empathie, est une société gravement malade. Nous avons malheureusement en partie échoué dans notre mission de transmission parce que nous avons peu à peu affaibli ou détruit toutes les institutions permettant cette transmission, école, famille, églises, armée, partis politiques ou syndicats. Nous avons échoué à inscrire nos enfants dans une civilisation, mêlant l'héritage gréco-romain et judéo-chrétien, qui a voulu, plus que tout autre, accorder sa dignité à toute vie humaine en proscrivant la violence et la loi du plus fort. Rien à voir donc avec une quelconque couleur de peau.

 

Comme l'explique Christophe Guilluy, les fractures françaises se traduisent également par l'explosion de l'espace géographique. Tandis que les grandes métropoles bénéficient des bienfaits de la mondialisation, une partie de la société française est reléguée physiquement, mais aussi culturellement et économiquement à la périphérie. Un abandon qui se traduit jusque dans nos paysages défigurés par d'affreux lotissements qui uniformisent le pays. Ces gens-là souffrent de voir disparaître leur mode de vie, qui constituait leur identité en tant que Nation et en tant que civilisation. Dans l'Europe et la mondialisation, ils se sentent dépossédés de leur histoire et de leur destin, d'autant plus qu'ils ne sont pas consultés par leurs dirigeants. La seule fois qu'ils le furent, le Parlement réuni en Congrès s'empressa de s'asseoir sur leur vote. C'est l'une des causes du malaise français, qui peut se transformer dans les urnes en colère et en protestation.

 

La plupart de vos chroniques sont extrêmement sombres. Le déclin de la France est-il inexorable ou existe-t-il encore des raisons d'espérer? Lesquelles?

Le mot «décliniste» a été inventé par ceux qui encouragent leurs enfants à quitter la France et qui veulent voir cette dernière se fondre dans la mondialisation. L'objectif est de décrédibiliser les Cassandres qui ont le mauvais goût de mettre le doigt où ça ne va pas et de se revendiquer de la nation et de la République. Je ne suis pas décliniste car je crois en la France. Ceux qui souffrent de voir la France se déliter sont aussi ceux qui l'aiment le plus, y compris dans sa beauté, dans ses paysages. Ce pays a porté un moment de l'histoire humaine à travers Rabelais, Montesquieu, Voltaire ou Hugo. A travers, surtout, un idéal fondé sur l'émancipation des individus par le savoir. L'idée républicaine n'est pas une nostalgie. Mais pour continuer à vivre, elle doit s'incarner de manière charnelle.

 

A travers votre livre, vous construisez une pensée à la fois anti-libérale sur le plan économique et anti-libertaire sur le plan social. Selon vous l'extension à l'infini du marché finit par être destructrice des valeurs et par empêcher toute transmission. Le vieux clivage droite/gauche est-il définitivement mort?

En effet, le clivage droite/gauche n'est plus opérant aujourd'hui. Toute une partie de la droite a abandonné son conservatisme sur les valeurs pour se raccrocher à la modernité, au culte du Progrès désormais détaché de tout impératif moral, mais consacré à l'extension supposée du bien-être par la marchandisation de tout. Face à cela, toute une partie de la gauche a servi d'idiot utile à l'extension du marché dans tous les domaines de la vie en refusant de voir que la destruction des institutions anciennes et l'extension à l'infini de nouveaux droit individuels faisaient le lit de la société de consommation. Je crois que le clivage droite/gauche doit se redéfinir autour de la question de la mondialisation avec d'un côté ceux qui sont favorables à l'extension d'un marché mondialisé et une mise en concurrence universelle et de l'autre les tenants d'une protection des citoyens par l'exercice de la souveraineté des peuples. Il doit également se redéfinir autour de la notion de progrès: avec d'un côté ceux qui voient dans l'histoire de l'Humanité celle d'une conquête permanente et infinie sur la nature et la tradition et ceux qui pensent que l'individu est confronté à ses limites. Partout règne l'incohérence au nom d'une hémiplégie politique. Et dans ce jeu de dupes, les uns et les autres poursuivent un intérêt commun: éviter que n'émerge une véritable alternative qui ne soit pas de ces extrêmes en forme de repoussoir.

 

Justement, hormis Debout de la République de Nicolas Dupont-Aignan et ce qui reste du chevènementisme, le FN est le seul parti à lier à la fois la critique du néolibéralisme économique et celle du «néomoralisme soixante-huitard». D'une certaine manière, Marine Le Pen semble vous rejoindre idéologiquement. En quoi le Front national reste-t-il, selon vous, un parti «extrême»?

Extrême ou pas, ce n'est pas le débat. Le drame politique d'aujourd'hui est qu'il n'y a plus personne pour incarner à la fois un récit national et une défense de la souveraineté du peuple et de la Nation. La République en tant que projet collectif fait se gausser des politiques gavés de discours pseudo pragmatique et de soumission à l'ordre du monde libéral et libertaire. Il est vrai que Marine Le Pen a siphonné le corpus idéologique de Jean-Pierre Chevènement ou Philippe Séguin. Sur le papier, cela peut sembler intéressant. Mais, j'ai du mal à comprendre comment des militants qui ont soutenu pendant tant d'années le «reaganisme» de Jean-Marie Le Pen peuvent aujourd'hui défendre exactement l'inverse. Comment des gens qui étaient anti-laïcs et refusaient la loi sur les signes religieux à l'école peuvent aujourd'hui proclamer leur amour pour la laïcité et l'école républicaine? J'y vois une forme d'opportunisme et je me méfie des impostures derrière les postures.

Par ailleurs, il y a, non pas forcément chez les électeurs du FN, mais chez certains militants et soutiens, des gens chez qui la frustration a basculé dans la haine. Il suffit de surfer sur internet pour trouver dans certains propos un déferlement de violence qui me révulse. Je ne connais pas Marine Le Pen et il est possible qu'elle soit sincère dans sa démarche (même si je crains qu'elle soit surtout représentante d'une génération de politiques, tels qu'on les voit aussi dans les autres partis, sans architecture idéologique et fonctionnant à l'opportunisme) mais il lui sera très difficile de se débarrasser de ses militants historiques. Et puis, en politique, on ne porte jusqu'au bout que les idées auxquelles on croit de toute son âme.

 

Chez Marianne ou en vous engageant au côté de Jean-Pierre Chevènement, vous avez-vous-même défendu l'émergence d'une troisième voie. Comment expliquez-vous que le Front national soit en passe de réussir à créer une alternative alors que tant d'autres plus modérés ont échoué? Vous-même, avez-vous le sentiment d'avoir raté quelque chose?

C'est incontestablement un échec fondamental. En 2002, Jean-Pierre Chevènement a été le premier à parler de désindustrialisation, des conséquences potentiellement désastreuses du traité de Maastricht, de l'indépendance de la BCE, de la crise de l'intégration. L'avenir a montré qu'il avait raison, que nous avions raison. Malheureusement nous avons échoué politiquement et tout s'est arrêté le 21 avril 2002. Les raisons de cet échec sont complexes et ne peuvent être résumées en quelques phrases, même s'il est probable qu'un certain sectarisme a joué. Le drame politique d'aujourd'hui est qu'il n'y a plus personne pour incarner ces idées. D'autant que les médias et les partis de gouvernement ont systématiquement et méthodiquement éradiqué toutes les dissidences en les assimilant au Front National pour les décrédibiliser. En cela, ils ont offert un boulevard à Marine le Pen en lui laissant le monopole de la contestation d'un système que tant de Français jugent étouffant et générateur de malheur et de pauvreté. Alors, cette aspiration politique à une forme de gaullisme social existe et pourrait même être majoritaire dans le pays, mais elle n'est pas incarnée pour l'instant et c'est un des aspect de notre crise morale et politique.

Alexandre Devecchio

http://www.lefigaro.fr/vox/culture