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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pour vivre heureux vivons cachés...

30 Juin 2014, 07:02am

Publié par Fr Greg.

Pour vivre heureux vivons cachés...

«Pour vivre heureux vivons cachés.» On pouvait croire cette maxime tombée dans l’oubli. Pourtant, après des années de revendication d’«extimité» – notion utilisée par Serge Tisseron en 2001 qui s’oppose au désir d’«intimité» (1) –, le charme de l’ombre semble séduire. Dans notre civilisation de l’image et de la communication, ce retour en grâce de la discrétion ne manque pas de surprendre, tant cette vertu au délicat parfum de violette semblait être tombée en désuétude.

Pourtant ces derniers mois, des livres vantant «la force» ou «la revanche» des discrets se sont posés sans bruit sur les rayons des libraires (2). Auteur de La Discrétion ou l’art de disparaître, le philosophe Pierre Zaoui, participe à cette réhabilitation et y voit «une forme heureuse et nécessaire de résistance» dans une société «qui valorise le paraître et les confessions à grand spectacle». En accord avec ses propos, le philosophe cultive aussi à titre personnel l’art de l’effacement, puisque, contacté parLa Croix, il décline toute interview !

Il n’est pas le seul à se cacher derrière son œuvre. Très appréciés des adolescents, des groupes de rock français parmi les plus populaires du moment – Daft Punk, Cascadeur, Fauve – font entendre leur voix, en cultivant un certain mystère, sans que l’on sache s’il s’agit d’un goût du secret ou d’une stratégie marketing bien huilée : les deux premiers cachent leur visage sous un casque, les troisièmes valorisent le travail «collectif» et choisissent de rester dans la pénombre, même sur scène.

Également très apprécié des jeunes, Banksy est le pseudonyme d’un artiste peintre dont on ne connaît ni le véritable nom ni le visage. Les reproductions de ses fresques, taguées sur les murs des villes du monde, tapissent les murs des chambres d’adolescents ou les fonds d’écran de leurs ordinateurs.

À TROP SE MONTRER, A-T-ON FINI PAR SE PERDRE ?

Assiste-t-on à un retour de balancier après des années d’exposition et de communication tous azimuts ? Certes les débuts de ce XXIe  siècle ont été marqués par un «grand déballage». En plaçant un groupe de jeunes gens enfermés dans un vaste appartement sous l’œil des caméras en 2001, la première édition de l’émission de M6, «Loft Story» a marqué un premier pas dans la surexposition de l’intime. On verra ensuite des familles désemparées témoigner de leurs difficultés éducatives sous la férule d’une «SuperNanny». Les névroses en tout genre seront aussi révélées sans pudeur sur le plateau de «Ça se discute».

La déferlante Facebook entérinera l’impératif moderne de transparence. À partir de 2006, chacun pourra partager des informations qui relevaient auparavant de la sphère privée, avec des «amis» issus d’univers jusqu’alors imperméables : jamais, on n’aurait imaginé montrer ses photos de famille à ses collègues de bureau, ou suivre au jour le jour la vie sentimentale de ses enfants, voire de ses petits-enfants…

À trop se montrer, a-t-on fini par se perdre ? Des signes témoignent que l’on redécouvre peu à peu les vertus d’une certaine opacité, voire du secret. «Ma fille de 20 ans vient de rencontrer un garçon qui lui plaît. Il n’est pas inscrit sur Facebook. Pour elle, c’est une preuve de maturité, d’élégance. De mystère aussi… Pourtant, il n’y a pas si longtemps, elle y passait beaucoup de temps !», raconte une mère. 

Sur Facebook, les adolescents et jeunes adultes ont tendance à réduire le nombre de leurs «amis», voire à délaisser ce réseau social truffé d’«espions» potentiels, les parents y étant de plus en plus présents. Les adolescents privilégient d’autres formes de communication et de réseaux sociaux à l’abri du regard des adultes qui ne les ont pas encore investis : très prisé, Snapschat permet par exemple de partager des photos de manière éphémère. Ainsi, ils apprennent à cloisonner, ce qui nous rappelle que discrétion vient du latin discretio, qui signifie différence, discernement, séparation…Selon le Petit Robert, une personne discrète «témoigne de la retenue, se manifeste peu dans les relations sociales, n’intervient pas dans les affaires d’autrui. N’attire pas l’attention, ne se fait guère remarquer. Sait garder les secrets qu’on lui confie.» Une vertu bien silencieuse glorifiée au XIXe  siècle – elle fait le charme des héroïnes de la romancière Jane Austen – mais de nos jours évoquée sur un mode négatif dès qu’il s’agit d’éducation…

LES ENFANTS DISCRETS NE MANQUENT PAS FORCÉMENT DE CONFIANCE EN EUX

«Dans le mot “discret” on entend le même son que dans “dys”-fonctionnement ou “disparition”… ça commence mal !», s’amuse Emmanuelle Rigon, psychologue et auteur de J’ose pas, je suis trop timide, aux Éditions Albin Michel. Largement véhiculée dans les médias au cours des dernières décennies, la psychanalyse qui a vanté les vertus de la parole a sans doute sa part de responsabilité dans cette désaffection pour cette qualité devenue le signe d’une bonne éducation un peu datée : le fameux « charme discret » de la bourgeoisie…

«Sous prétexte qu’il faut laisser leur enfant s’exprimer, les parents pensent parfois que leur enfant risque de ne pas s’épanouir si on lui demande de parler moins fort ou de ne pas intervenir à tout propos. Du coup, le silence est interprété comme une rétention, voire comme une hypocrisie, ou une forme de lâcheté. Mais on peut avoir des opinions sans forcément les clamer sur les toits. On peut être discret sans être timide ou introverti… Les enfants discrets ne sont pas forcément des enfants isolés ou manquant de confiance en eux. Ils recueillent souvent les confidences des autres qui leur font confiance. C’est une force», explique la psychologue. 

Ce qui n’empêche pas l’élève « trop discret » d’être régulièrement épinglé par ses enseignants sur les bulletins scolaires, qu’il s’agisse d’un manque d’implication, de motivation, de participation ou d’un réel problème d’absentéisme.

Pourtant, la discrétion possède bien des atouts, observe Pierre Zaoui dans son ouvrage, en permettant notamment le lâcher-prise. «Se faire subitement discret, c’est abdiquer pour un moment toute volonté de puissance», écrit-il. Un exercice à pratiquer « à discrétion ». C’est-à-dire, paradoxalement, autant qu’on le veut.

………………..  

ILS ONT DIT… 

«La première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion» , Blaise Pascal. 
«Le silence est un ami qui ne trahit jamais», Confucius. 
«La discrétion est la seule vertu qui souffre l’excès, sans en souffrir», Marcel Jouhandeau. 
«C’est une chose précieuse qu’une langue dont la discrétion est sûre» , Euripide. 
«La sincérité est de verre ; la discrétion est de diamant» , André Maurois. 
«Vous reconnaissez l’amitié d’un homme ou d’une femme à sa discrétion» , Christian Bobin. 
«Quand on commet une indiscrétion, l’on se croit quitte en recommandant à la personne d’être plus discrète qu’on ne l’a été soi-même» , Jules Renard. 
«La discrétion a ses mérites, mais à trop forte dose, elle peut être fatale» , Paul Auster. 
«Donner avec ostentation, ce n’est pas très joli ; mais ne rien donner avec discrétion, ça ne vaut guère mieux» , Pierre Dac. 
«J’ai la plus grande confiance dans votre indiscrétion» , Sydney Smith.

http://www.la-croix.com/