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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La gloire de nos mères, par Fabrice Hadjadj

4 Juin 2014, 07:15am

Publié par Fr Greg.

La gloire de nos mères, par Fabrice Hadjadj

 

La «fête des mères» a eut lieu dimanche 25 mai. Commerciale pour les uns, rétrograde pour les autres… cette fête a-t-elle encore un sens aujourd'hui, à l'heure où les repères familiaux sont plus que jamais bouleversés?

Ce qui est certain, c'est que le commerce a très bien su récupérer cette «fête» inscrite au calendrier officiel par le Maréchal Pétain. D'ailleurs, ce que vous appelez le «bouleversement des repères familiaux» est une sorte de marchandisation techno-libérale de la famille. Et ce bouleversement promet de nouvelles jolies «fêtes» pour le XXIe siècle: après les pères et les grand-mères, la «fête des mères porteuses», la «fête de l'utérus artificiel», la «fête des papas-sans-maman-grâce-aux-ingénieurs-compâtissants», etc. En attendant, pour fêter définitivement sa vieille maman malade, notre gouvernement semble s'orienter vers de nouvelles idées-cadeaux grâce à légalisation de l'euthanasie. Ça vous change du traditionnel bouquet de fleurs ou du fastidieux déjeuner du dimanche… Malgré tout, la question demeure de savoir ce que c'est que fêter quelque chose ou quelqu'un. La fête n'est-elle qu'un divertissement? Qu'un pic de consumérisme? Pourquoi les joyeux anniversaires, les réveillons de nouvel an, les fêtes des mères, si chaque année nous rapproche de la tombe? Parce qu'on y a réchappé encore? Il me semble que toute fête est avant tout célébration de la vie, sans quoi elle s'inverse en teuf, qui est fuite devant l'angoisse de la mort. La vraie fête suppose, au moins le temps de sa durée, que l'existence est justifiée, que la naissance n'a pas été que pour le régal des vermines.

C'est un commandement très ancien: «Honore ton père et ta mère.» Il précède le «tu ne tueras point». On peut comprendre cette antériorité, car il signifie: «Tu aimeras ta vie reçue.» Si d'être né n'est qu'un inconvénient, si la vie n'est pas bonne en elle-même, pourquoi ne pas la détruire? Le «tu ne tueras point» n'a aucun poids si l'on n'honore pas d'abord nos parents en tant qu'ils sont à l'origine de notre vie, et donc si l'on ne fête pas spécialement la maternité. Lévinas voyait en elle la figure de la responsabilité la plus profonde. Elle fait comprendre cette formule de politesse: «Après vous», dans laquelle le philosophe reconnaissait «la plus belle définition de notre civilisation». Pourquoi «Après vous»? Pourquoi faire place à l'autre? Est-ce hypocrisie, pour se faire valoir en tant que charitable? Est-ce négation de soi? La maternité nous montre que c'est au contraire un type d'accomplissement paradoxal, qui nous sort de nos visions individualistes et concurrentielles. La maternité est cette situation incroyable et originelle où une personne fait place à l'autre dans son propre corps, jusqu'à la déformation, jusqu'à consentir même à une certaine agression (les nausées, les douleurs, les risques de l'accouchement). Or ceci n'est pas négation de soi, mais don de la vie. Donc il faut fêter la maternité non seulement parce que c'est notre matrice, mais aussi parce qu'elle est le modèle de la générosité, et comme une espérance en acte.

Dans une société qui brouille de plus en plus la frontière entre les sexes, la maternité doit-elle rester une caractéristique de la féminité?

La maternité est le pouvoir le plus spécifique du féminin: ce que ne peut pas le prince si charmant soit-il, ce qui échappe au pouvoir patriarcal et phallique, ce qui met l'homme sous la dépendance première de la femme pour la possibilité même d'ouvrir un avenir. L'«utérus artificiel», qu'on pourrait prendre pour un accessoire de libération féminine, permet plutôt d'assurer la mainmise des hommes, ou du moins de la logique masculine, sur l'enfantement. Un féminisme qui va contre la maternité se change vite en une revendication d'égalité sur l'échelle des valeurs machistes, et donc renforce celles-ci en se les arrogeant. Ce serait le renoncement de la femme à sa puissance la plus singulière et la plus propre, cette puissance qui donne de mettre un frein au monde belliqueux des mâles (souvenez-vous de la Lysistrata d'Aristophane).

Le débat entre «famille biologique» et «famille sociale» semble aujourd'hui indépassable. Pour vous, qu'est-ce qu'une famille? Est-elle nécessairement constituée de l'altérité père/mère?

L'opposition radicale du biologique et du social verse dans un dualisme douteux, qui ne voit pas que ce qui est proprement humain, et donc ni angélique ni bestial, c'est l'entrelacs du spirituel et du charnel. L'homme est un être de culture, et c'est dans sa nature. La suite des générations a toujours procédé jusqu'ici de l'union d'un homme et d'une femme. On ne devient pas mère sans un père. Sans la paternité qui l'équilibre, la maternité tourne à la dévoration, cherchant à garder son petit dans son sein. Maintenant, on peut décider de sortir de l'humain. On peut dénier à la chair tout esprit, la réduire à un matériau, s'accoupler à des laboratoires et fabriquer des OGM à base homo sapiens sapiens.

Le mystère de la maternité est-il selon vous menacé par l'intrusion de la technique au sein du vivant (PMA, GPA) et par la revendication d'un «droit à l'enfant»?

La maternité se rapporte à la gestation, et la gestation consiste à accueillir en soi un processus obscur, mystérieux, qui aboutit au surgissement d'un autre et qui donc nous échappe deux fois: dans son opération et dans son terme. La technique se rapporte à la fabrication, et la fabrication consiste à produire quelque chose à l'extérieur de soi (ce qui est la seule possibilité masculine), selon un processus contrôlé, transparent même: in vitro. Voilà pourquoi je ne dirais pas que le mystère de la maternité est menacé par les nouvelles technologies, mais que la maternité est le lieu même du mystère, et qu'elle constitue une résistance radicale, meilleure que tous les discours, à l'emprise technocratique. Elle seule peut garantir que la venue d'un enfant soit un événement et non le résultat d'un programme.

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