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Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

19 Juin 2014, 07:06am

Publié par Fr Greg.

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

« …streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als

Rauch in die Luft

dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng“

  ..assombrissez les accents des violons alors vous montez

en fumée dans les airs

alors vous avez une tombe dans les nuages on n’y est pas à l’étroit. »

Paul Celan, Todesfuge / Fugue de Mort, cité par Imre Kertész.

 

« La culture ancienne tombe en ruine, puis en cendres, mais au-dessus des cendres planeront des spectres. »

Wittgenstein, cité par Imre Kertész.

 

Apprendre à vivre, enfin : tel est l’impossible chemin que tente de frayer Imre Kertész dans son Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Il y va d’un soulagement qui est impossible, parce qu’il n’est pas désiré, parce qu’en juif rescapé d’Auschwitz, un tel apprentissage n’est plus possible. Mais si l’auteur de la prière juive – le Kaddish est la prière des morts – ne peut plus lui-même recevoir un enseignement de vie, il se trouve confronté à la génération des juifs qui n’ont pas vécu la Shoah, mais dont la judéité leur pèse comme un insupportable fardeau. C'est l’histoire de ce récit : l’auteur rencontre une jeune femme, bien plus jeune que lui, et la jeune femme, qui deviendra son épouse, est intimement convaincue qu’au contact de cet homme marqué par la douleur, elle pourrait assumer enfin une judéité qu’elle n’a pas librement reçue en héritage. L’âme désertée par la foi du peuple d’Israël, elle continue d’appartenir à ce peuple, sans savoir pourquoi.

Le long monologue qu’est ce Kaddish est une double réponse, à chaque fois une négation, à deux personnages, et toujours à propos du même sujet. Au philosophe Oblath qui demande à l’auteur s’il a des enfants, puis à sa femme qui lui dit vouloir un enfant, il est répondu « non ! » à chaque fois, un non scandé, qui vient envahir les moments cruciaux du texte, le non de la révolte, et tout autant de l’impossibilité de se révolter, une dernière fois, une fois encore, face à l’horreur passée. L’auteur, au rythme de ce non, s’engage dans un récit de prière, ponctué d’un « amen » final qui en appelle à l’accomplissement et à l’extinction de sa vie propre, et il prie, en évoquant chaque moment de sa survie, pour cet enfant dont il n’a jamais su et ne saura jamais être le père.

Kertész place cette situation sur un plan de la parole où tout discours échoue, et où seule la prière, c'est-à-dire un abandon de soi-même au reliquat de sacralité qui existe peut-être encore dans le monde, peut encore être prononcée. De cette impossibilité d’engendrer, aucune explication ne sera avancée comme pertinente : la psychanalyse, passagèrement évoquée, achoppe, bien trop empêtrée dans la lourdeur terrienne de ses notions (complexe d’Œdipe qui privilégie l’amour de la mère, ou plutôt la haine du père ?), alors que, Kertész nous le dit d’emblée : tout son texte creuse sa tombe dans le ciel, comme dans le poème de Paul Celan, « Fugue de Mort ». A Auschwitz, l’homme juif a vécu une expérience qui ne le laissera plus jamais vivre apaisé en homme de la terre. A jamais s’institue pour lui un mystère, lorsque l’abîme de l’histoire lui fit construire dans le ciel une tombe où « l’on n’y est pas à l’étroit ». Hegel lui-même est mis à mal, ce « H. » - « le philosophe, pas l’autre… » nous rappelle explicitement Kertész – qui pensait voir dans l’Histoire l’avènement toujours plus accompli de l’Esprit absolu. Kertész est encore proche de Hegel, car le philosophe de l’intellection du mal via la plus gigantesque des nôodyssées jamais théorisées par un esprit humain ne constitue que l’un des deux versants d’une impossible alternative. « Auschwitz ne s’explique pas », tranchent les uns. « Si, répondent les autres, Auschwitz doit pouvoir s’expliquer, d’ailleurs nous l’expliquons. » L’alternative est simple : obscénité contre obscénité.

Face à cela, le Kaddish se profère, solitaire, malade de ses propres souvenirs, avide d’arriver enfin à sa propre auto-liquidation. Le texte est d’une impitoyable violence avec le corps vieillissant de son auteur, qui, si l’on lit bien le texte, semble n’être jamais vraiment revenu d’Auschwitz, puisqu’il entretient avec la perspective de sa propre liquidation (le mot évoque l’exécution inéluctable d’un contrat) une relation malsaine de désir, de répulsion, et d’attraction fatale.

Le texte procède alors dans les instants d’existence qui restent à son auteur, dans les souvenirs, par phrases interminables, le plus souvent tissées en emboîtements de sentiments, d’émotions, de courtes informations. La tombe qu’il creuse dans les hauteurs du ciel se fait asphyxiante, la psalmodie est lancinante, lourde, envahissante. Et toute la prière se fait le pivot qui joint les deux significations qu’aurait pu revêtir la venue au monde d’un fils. La question initiale voyait l’existence de l’homme comme possibilité qu’un jou un fils soit ; la même question, modifiée par le temps et la prise de conscience qu’Auschwitz a, à tout jamais, stérilisé une certaine sensibilité juive, deviendra celle de l’inexistence de l’enfant considérée comme la « liquidation radicale et nécessaire de [l’] existence [du père]. » (p. 43-44 de l’édition Actes Sud)

Kertész saisit parfaitement le moment où l’horreur nazie pourrait effectivement devenir stérilisante, des années après la défaite historique du national-socialisme. Ce moment serait celui où, contrairement à certains des hommes qui vécurent Auschwitz, les survivants et leurs descendants abandonneraient définitivement la volonté de refuser la mort. Il faudra à cette génération, semble dire Kertész, avoir le courage de décider de se comporter en homme libre. Car la véritable liberté est celle de l’instituteur qui, voyant la portion de nourriture allouée à l’enfant alité sur une civière, a le courage de défier les garde-chiourmes nazis pour refuser l’attitude rationnelle qui aurait consisté à voler la portion, pour mettre toutes les chances de survie biologique de son côté. L’instituteur laisse triompher l’inexplicable, il a le courage de refuser que l’humain se laisse réduire à du biologique voulant uniquement assurer la pérennité de son corps propre organique.

L’ambivalence du « non » prévaut dans toute cette longue prière, puisque le non est un signe de liberté, le refus de la loi quand celle-ci est inhumaine et entend asservir corps et esprits, mais le non est aussi celui de l’abandon découragé, des bras baissés lorsque de nouveaux défis sont proposés à l’homme, après avoir franchi l’abîme et lui avoir survécu. C'est pourquoi l’auteur, si fier parfois de refuser d’être père, surpris de voir que sa jeune femme voulait auprès de lui « apprendre à vivre », alors qu’il pense n’avoir rien à apprendre à personne, si enclos dans le travail qui l’empêcha, dit-il, de devenir fou de malheur, soit-il, éprouve un choc, un dégrisement lorsque son ex-femme vient un jour à leur rendez-vous avec deux petits enfants qu’elle a eus d’un autre homme.

On parlera à l’infini de ce que la judéité est encore ou non capable de vouloir pour elle-même après la Shoah. On n’en finira sans doute jamais d’espérer le bonheur du peuple d’Israël après et malgré cela. On continuera à lire des ouvrages, à écouter des paroles, on se plongera dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell peut-être aussi. On écoutera un Kaddish, une toccata… Et toujours le commentaire devra, après avoir tenté, toujours maladroit, forcément maladroit, de suivre ces cheminements de la mémoire, se taire et laisser la place aux œuvres elles-mêmes :

« Parfois, comme une martre pelée qui aurait survécu à la grande extermination, je traverse encore la ville. A certains bruits, certaines images, je dresse l’oreille comme si mes sens engourdis et encroûtés étaient agressés par l’odeur des bribes de souvenirs. A côté de certaines maisons, à certains coins de rue, je m’arrête, terrifié, les narines dilatées, je scrute les alentours d’un œil effrayé, je veux m’enfuir mais quelque chose me retient. Sous mes pieds bouillonnent les égouts, comme si le torrent sale de mes souvenirs voulait sortir de son lit pour m’engloutir. Qu’il en soit ainsi ; je suis prêt. Dans un dernier, grand résumé j’ai montré ma vie faillible, opiniâtre – je l’ai montrée pour ensuite, portant le baluchon de cette vie dans mes deux mains tendues, m’en aller et, comme dans l’eau noire et tempétueuse d’un torrent,   sombrer, mon Dieu !  faites que je sombre pour l’éternité, Amen. »

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, I. Kertész, p. 157