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Pourquoi n'est-ce souvent que chez les athées que survivent les vraies questions sur Dieu?

25 Mai 2014, 07:39am

Publié par Fr Greg.

Pourquoi n'est-ce souvent que chez les athées que survivent les vraies questions sur Dieu?

 

«La foi me manque, et je ne pourrais donc jamais être un homme heureux, parce qu’un homme heureux ne peut pas vivre avec la peur que sa vie ne soit qu’une errance insensée vers une mort certaine (…) Je n’ai pas reçu en héritage la fureur cachée du sceptique, le goût du désert cher au rationaliste ou l’ardente innocence de l’athée. Je n’ose dons pas jeter la pierre à la femme qui croit en des choses dont je doute».

 

 Il n’avait que 31 ans, il était à l’apogée de son succès mais, le 4 novembre 1954, il décida de s’ôter la vie. Et peut-être la clé de cette reddition désastreuse était-elle à rechercher justement dans les lignes que nous venons de citer de son livre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Nous parlons ici d’un écrivain suédois «culte», Stig Dagerman, qui éclaire de manière explicite le sens d’un dialogue entre athées et croyants.

 

Certes, s’interroger sur la signification ultime de l’existence ne concerne pas le sceptique sardonique et sarcastique qui ne vise qu’à ridiculiser les assertions religieuses. Par ailleurs, une personne qui s’y entendait pour parler d’athéisme, le philosophe Nietzsche, n’hésitait pas à écrire dans le Crépuscule des idoles (1888) que «ce n’est que si un homme a une foi robuste, qu’il peut s’adonner au luxe du scepticisme». Le rationaliste, enveloppé dans le manteau glorieux de son autosuffisance cognitive, ne veut pas lui non plus courir le risque de s’avancer sur les sentiers de montagne de la sagesse mystique, selon une grammaire nouvelle qui participe du langage de l’amour, qui est bien différent de l’épée de glace de la raison pure, aussi importante soit-elle par ailleurs. Pas plus que ce dialogue n’intéresse l’athée déclaré qui, dans le sillon du zèle ardent du marquis de Sade de la Nouvelle Justine(1797), présente sa poitrine au duel: «Quand l’athéisme voudra des martyrs, qu’il le dise: mon sang est prêt !».

 

La rencontre entre croyants et non-croyants a lieu lorsque l’on laisse derrière soi les apologétiques féroces et les désacralisations dévastantes et qu’on ôte le voile gris de la superficialité et de l’indifférence, qui saborde l’élan profond à la recherche, et que se révèlent en revanche les raisons profondes de l’espérance du croyant et de l’attente de l’agnostique. Voilà pourquoi on a imaginé le «Parvis des Gentils», inauguré à Bologne, dans son antique université, et à Paris à la Sorbonne, à l’Unesco et à l’Académie française. Laissons de côté la dénomination historique qui n’a qu’une fonction symbolique, évoquant l’atrium qui dans le temple de Jérusalem était réservé aux «gentils», les non-juifs en visite à la ville sainte et à son sanctuaire. Arrêtons-nous en revanche sur son aspect thématique, que fait briller Dagerman. L’un des intellectuels juifs les plus ouverts du Ier siècle, Philon d’Alexandrie, artisan d’un dialogue entre le judaïsme et l’hellénisme — c’est-à-dire selon les canons de l’époque, entre les fidèles yahvistes et les païens idolâtres — définissait le sage avec l’adjectif methòrios, c’est-à-dire celui qui est sur la frontière. Il a les pieds plantés dans sa région, mais son regard va au-delà de cette frontière et son oreille écoute les raisons de l’autre.

 

Pour réaliser une telle rencontre, il faut s’armer non d’épées dialectiques, comme dans le duel entre le jésuite et le janséniste dans le film La Voie lactée (1968) de Buñuel, mais de cohérence et de respect : cohérence avec notre propre vision de l’être et de l’existence, sans déformations syncrétistes, débordements fondamentalistes ou approximations propagandistes ; respect pour la vision d’autrui à laquelle il faut réserver de l’attention et qu’il faut aller vérifier. En revanche, l’on est incapable de se trouver sur cette limite entre les deux parvis symboliques du temple de Sion, l’atrium des gentils et celui des israélites, lorsque l’on se retranche uniquement sur la défense de ses propres idoles.

 

Dans L’Adolescent (1875), Dostoïevski, tout en y mettant aussi la passion du croyant, l’identifiait clairement. D’un côté, en effet, il affirmait que «l’homme ne peut pas exister sans s’incliner (…) Il s’inclinera, alors, devant une idole de bois ou d’or, ou de pensée.... ou de dieux sans Dieu». D’autre part, toutefois, il reconnaissait qu’il en est «certains qui sont vraiment sans Dieu, mais ils font davantage peur que les autres, parce qu’ils viennent avec le nom de Dieu sur les lèvres». Voilà la typologie commune à ceux qui ne prennent pas la peine de dialoguer sur cette frontière: ceux qui sont convaincus d’avoir déjà en eux-mêmes toutes les réponses et de devoir uniquement les imposer.

 

Mais cela ne signifie pas que l’on se présente seulement comme des mendiants, privés de toute vérité ou conception de la vie. En me plaçant par cohérence sur le terrain de la croyance auquel j’appartiens, je voudrais uniquement évoquer la richesse que cette région révèle dans ses diverses perspectives conceptuelles. Pensons à la vision anthropologique chrétienne élaborée au cours des siècles, à la recherche sur les thèmes ultimes de la vie, de la mort et de l’au-delà, de la transcendance et de l’histoire, de la morale et de la vérité, du mal et de la douleur, de la personne, de l’amour et de la liberté; pensons aussi à la contribution décisive offerte par la foi aux arts, à la culture et à l’ethos même de l’Occident. Cet immense bagage de savoir et d’histoire, de foi et de vie, d’espérance et d’expérience, de beauté et de culture est placé sur la table commune face au «gentil» qui pourra, à son tour, mettre sur la table sa recherche et ses résultats pour une confrontation.

 

D’une rencontre de ce genre on ne sort jamais indemne, mais enrichi et stimulé. C’est peut-être un peu paradoxal, mais ce qu’écrivait Gesualdo Bufalino dans son livre Il Malpensante(1987) pourrait être vrai: «Ce n’est plus que chez les athées que survit aujourd’hui la passion pour le divin». Une leçon, par conséquent, et un avertissement pour le fidèle enfermé dans ses habitudes, qui s’en remet à des formules dogmatiques, sans y fouiller pour une compréhension intelligente et vitale. Sur l’autre versant, on pourrait imaginer l’épitaphe d’une des tombes de l’Anthologie de Spoon River(1915): «Ci-gît l’athée du village, loquace, querelleur, versé dans les arguments des mécréants. Mais au cours d’une longue maladie, je lus les Upanishad et l’Evangile de Jésus. Et ils allumèrent une flamme d’espérance et d’intuition et de désir que l’Ombre, en me guidant dans les cavernes de l’obscurité, ne put éteindre. Ecoutez-moi, vous qui vivez dans les sens et ne pensez qu’à travers les sens: l’immortalité n’est pas un don mais un accomplissement. Et seul ceux qui accompliront beaucoup d’efforts pourront l’obtenir».

 

Il faut alors affirmer — toujours dans cette perspective et dans le sillage de cette métaphore de la frontière — que la limite, lorsque l’on dialogue, n’est pas un rideau de fer infranchissable. Non seulement parce qu’existe une réalité qui est celle de la «conversion» et nous prenons ici le terme dans sa signification étymologique générale et non dans l’acception religieuse traditionnelle. Mais aussi pour un autre motif. Croyants et non-croyants se trouvent souvent sur l’autre terrain par rapport au terrain de départ: il existe, en effet, comme on dit, des croyants qui croient croire, mais sont en réalité incrédules et, à l’inverse, des non-croyants qui croient ne pas croire, mais leur parcours se déroule à ce moment-là sous le ciel de Dieu. A cet égard, je voudrais seulement suggérer quelques exemples parallèles, bien que distribués entre les deux camps. Partons du croyant et de la composante d’obscurité que la foi comporte, surtout lorsque s’élargit le suaire du silence de Dieu.

 

On peut penser à Abraham et aux trois jours d’ascension du mont Moria, serrant la main de son fils Isaac et conservant dans son cœur l’impératif divin déconcertant du sacrifice (Genèse, 22); ou nous pouvons recourir à l’interrogation déchirante et dévastante de Job; ou encore au cri du Christ lui-même sur la croix «Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné?». Ou bien, pour choisir un emblème moderne, parmi tous les possibles, à la nuit obscure d’un très grand mystique comme saint Jean de la Croix et, plus près de nous, au drame du pasteur Ericsson traversant une crise de la foi, dans le film Les Communiants(1962) d’Ingmar Bergman.

 

Déplaçons-nous maintenant sur l’autre versant, celui de l’athée et de ses oscillations. Son propre élan, dont témoigne par exemple Dagerman que nous avons cité, est déjà un parcours qui approfondit le mystère, au point de prendre la forme d’une prière, comme en témoigne cette invocation d’Alexandre Zinoviev, l’auteur de Les Hauteurs béantes (1976): «Je t’en supplie, mon Dieu, essaie d’exister, au moins un peu, ouvre tes yeux, je t’en supplie! Tu n’auras rien d’autre à faire que suivre ce qui est en train d’advenir: c’est bien peu de chose! Mais, ô Seigneur, efforce-toi de voir, je t’en prie! Vivre sans témoins, quel enfer! C’est pourquoi, en forçant ma voix je crie, je hurle: Mon Père, je t’en supplie et je pleure: Existe!». C’est la même supplication que celle d’un de nos poètes contemporains les plus originaux, Giorgio Caproni (1912-1990): «Dieu de volonté, Dieu tout-puissant, essaie, / (Fais un effort!), à force d’insister, / — tout au moins — d’exister». Il est significatif que le Concile Vatican II ait reconnu que, obéissant aux in-jonctions de sa conscience, le non-croyant aussi peut participer de la résurrection du Christ qui «ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous (…) nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal» (Gaudium et spes, n. 22).

 

En dernière analyse, il n’y a peut-être qu’un seul obstacle à ce dialogue-rencontre, celui de la superficialité qui délave la foi en une vague spiritualité et réduit l’athéisme à une négation banale ou sarcastique. Pour beaucoup, de nos jours, le «Notre Père» se transforme en la caricature qu’en a fait Jacques Prévert: «Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y!». Ou encore, dans la reprise moqueuse que le poète français a fait de la Genèse: «Et Dieu / Surprenant Adam et Eve / leur dit / Continuez je vous en prie / ne vous dérangez pas pour moi / Faites comme si je n’existais pas!». Faire comme si Dieu n’existait pas, et si Deus non daretur, c’est un peu la devise de la société de notre époque: fermé comme il l’est dans le ciel doré de sa transcendance, Dieu — ou son idée — ne doit pas déranger notre conscience, ne doit pas intervenir dans nos affaires, ne doit pas gâcher nos plaisirs et nos succès.

 

Tel est le grand risque qui met en difficulté une recherche réciproque, en enveloppant le croyant d’une mince aura de religiosité, de dévotion, de ritualisme traditionnel, et le non-croyant plongé dans le réalisme pesant des choses, de l’immédiat, de l’intérêt. Comme l’annonçait déjà le prophète Isaïe, l’on se retrouve dans un état d’atonie: «et je regarde: personne! Parmi eux, pas un qui donne un avis, que je puisse interroger et qui réponde!» (41, 28). Le dialogue sert justement à faire pousser la tige des questions mais aussi à faire fleurir la corolle des réponses. Tout au moins de quelques réponses authentiques et profondes.


Gianfranco Ravasi Cardinal