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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

24 Octobre 2017, 04:44am

Publié par Grégoire.

Vivez-vous réellement ce que vous êtes, ou ce que vous vous êtes toujours persuadé d'être... ?

..tous les romans de tous les temps se penchent sur l'énigme du moi. Dès que vous créez un être imaginaire, un personnage, vous êtes automatiquement confronté à la question : qu'est-ce que le moi ? Par quoi le moi peut-il être saisi ? C'est une des questions fondamentales sur lesquelles le roman en tant que tel est fondé. Par les différentes réponses à cette question, si vous le vouliez, vous pourriez distinguer différentes tendances et, peut-être, différentes périodes dans l'histoire du roman.

L'approche psychologique, les premiers narrateurs européens ne la connaissent même pas. Boccace nous raconte simplement des actions et des aventures. Cependant, derrière toutes ces histoires amusantes, on discerne une conviction : c'est par l'action que l'homme sort de l'univers répétitif du quotidien où tout le monde ressemble à tout le monde, c'est par l'action qu'il se distingue des autres et qu'il devient individu. Dante l'a dit : "En toute action, l'intention première de celui qui agit est de révéler sa propre image." Au commencement, l'action est comprise comme l'autoportrait de celui qui agit. Quatre siècles après Boccace, Diderot est plus sceptique: son ami Jacques le Fataliste séduit la fiancée de son ami, il se soûle de bonheur, son père lui file une raclée, un régiment passe par là, de dépit il s'enrôle, à la première bataille il reçoit une balle dans le genou et boite jusqu'à sa mort. Il pensait commencer une aventure amoureuse, alors qu'en réalité il avançait vers son infirmité. Il ne peut jamais se reconnaître dans son acte. Entre l'acte et lui, une fissure s'ouvre. L'homme veut révéler par l'action sa propre image, mais cette image ne lui ressemble pas. Le caractère paradoxal de l'action, c'est une des grandes découvertes du roman. Mais si le moi n'est pas saisissable dans l'action, où et comment peut- on le saisir ? Le moment arriva alors où le roman, dans sa quête du moi, dut se retourner du monde visible de l'action et se pencher sur l'invisible de la vie intérieure. Au milieu du XVIIIème siècle Richardson découvre la forme du roman par lettres où les personnages confessent leurs pensées et leurs sentiments. (...) Richardson a lancé le roman sur la voie de l'exploration de la vie intérieure de l'homme.

On connaît ses grands continuateurs: le Goethe de Werther, Laclos, Constant, puis Stendhal et les écrivains de son siècle. L'apogée de cette évolution se trouve, me semble- t- il, chez Proust et chez Joyce. Joyce analyse quelque chose d'encore plus insaisissable que "Le Temps perdu" de Proust: le moment présent. Et pourtant, il nous échappe complètement. Toute la tristesse de la vie est là. Pendant une seule seconde, notre vue, notre ouïe, notre odorat enregistrent (sciemment ou à leur insu) une masse d'événements et, par notre tête, passe un cortège de sensations et d'idées. Chaque instant représente un petit univers, irrémédiablement oublié l'instant suivant. Or, le grand microscope de Joyce sait s'arrêter, saisir cet instant fugitif et nous le fait voir. Mais la quête du moi finit, encore une fois par un paradoxe: plus grande est l'optique du microscope qui observe le moi, plus le moi et son unicité nous échappent: sous la grande lentille joycienne qui décompose l'âme en atomes, nous sommes tous pareils. Mais si le moi et son caractère unique ne sont pas saisissables dans la vie intérieure de l'homme, où et comment peut- on les saisir ? (...) 
La quête du moi a toujours fini et finira toujours par un paradoxal inassouvissement. Je ne dis pas échec. Car le roman ne peut pas franchir les limites de ses propres possibilités, et la mise en lumière de ces limites est déjà une immense découverte, un immense exploit cognitif. Il n'empêche qu'après avoir touché le fond qu'implique l'exploration détaillée de la vie intérieure du moi, les grands romanciers ont commencé à chercher, consciemment ou inconsciemment, une nouvelle orientation.

On parle souvent de la trinité sacrée du roman moderne: Proust, Joyce, Kafka. Or, selon moi, cette trinité n'existe pas. Dans mon histoire personnelle du roman, c'est Kafka qui ouvre une nouvelle orientation: orientation post- proustienne. La manière dont il conçoit le moi est tout à fait inattendue. Par quoi K. est-il défini comme être unique ? Ni par son apparence (on n'en sait rien), ni par sa biographie (on ne la connaît pas), ni par son nom (il n'en n'a pas), ni par ses souvenirs, ses penchants, ses complexes. Par son comportement ? Le champ libre de ses actions est lamentablement limité. Par sa pensée intérieure ? Oui, Kafka suit sans cesse les réflexions de K mais celles-ci sont exclusivement tournées vers la situation présente: qu'est- ce qu'il faut faire là, dans l'immédiat ? aller à l'interrogatoire ou s'esquiver ? obéir à l'appel du prêtre ou non ? Toute la vie intérieure de K est absorbée par la situation où il se trouve piégé, et rien de ce qui pourrait dépasser cette situation (les souvenirs de K, ses réflexions métaphysiques, ses considérations sur les autres) ne nous est révélé. Pour Proust, l'univers intérieur de l'homme constituait un miracle, un infini qui ne cessait de nous étonner. Mais là n'est pas l'étonnement de Kafka. Il ne se demande pas quelles sont les motivations intérieures qui déterminent le comportement de l'homme. Il pose une question radicalement différente: quelles sont encore les possibilités de l'homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? En effet, qu'est-ce que cela aurait pu changer au destin et à l'attitude de K s'il avait eu des pulsions homosexuelles ou une douloureuse histoire d'amour derrière lui ? Rien.

Milan Kundera, l'art du roman.

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On a tous besoin de tendresse, d'une vraie tendresse, non pas sucrée, gentille, mais une tendresse violente, inutile... la vie.

23 Octobre 2017, 10:20am

Publié par Grégoire.

On a tous besoin de tendresse, d'une vraie tendresse, non pas sucrée, gentille, mais une tendresse violente, inutile... la vie.

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moine-poète, Gilles Baudry.

22 Octobre 2017, 04:22am

Publié par Grégoire.

moine-poète, Gilles Baudry.
moine-poète, Gilles Baudry.

Cher Gilles Baudry, merci d'accepter cet entretien depuis ce lieu de silence et de prière qu'est l'Abbaye de Landévennec dans laquelle vous vivez. Vous êtes moine. Vous êtes poète dont l'œuvre est publiée presqu'exclusivement chez Rougerie, sauf votre dernier opus édité par Ad Solem. Et la première question que l'on peut se poser vous concernant est celle-ci : écrire de la poésie, pour un moine obéissant à l'ordre des Bénédictins, n'est-ce pas entrer en contradiction avec la parole de Jésus transmettant le Notre-Père comme prière suffisante pour parler à Dieu ?

La prière du Notre-Père est centrale dans la liturgie ; elle est au cœur de l'Eglise, son cœur battant puisque la seule prière de Jésus transmise à ses disciples ! Une prière qui va jusqu'à nous faire entrer dans la prière même de Jésus. Tant de commentaires ont été écrits et l'on ne peut en parler qu'en retirant ses sandales...

Mais votre question semble remettre en cause la légitimité de l'écriture poétique. Au fond : que sont les mots en regard de l'unique Parole ? En effet n'était l'Incarnation où le Verbe n'a pas pris d'autres mots que les nôtres (au risque des malentendus !), toute poésie (mais aussi toute théologie, toute exégèse) serait incongrue.

Mais ce serait oublier que toute la Bible est à la fois parole et écriture humaine et divine ; que Dieu, qui a fait alliance avec l'homme ne cesse d'appeler. La prière, c'est toujours un "répons", donc. Le poète croyant ne peut être qu'un serviteur de la Parole, humblement et jamais à la hauteur de la page blanche. Toujours balbutiant, débutant permanent. Le théologien médiéval se penchait avec amours sur la "pagina sacra". Quand l'écriture lui faisait signe, jamais il ne séparait les lettres d'avec l'esprit. Malheureusement, nous avons versé dans l'hyperconceptualisation. Or, les mystiques d'Orient et d'Occident pratiquaient conjointement théologie, spiritualité et littérature.

La poésie est un tropisme d'intériorité et celle-ci est mise à mal aujourd'hui. D'autre part, la foi réduite à un "intellectus" perd tout contact avec la vie. Aussi ai-je émis le souhait, en notre époque de désymbolisation, que la poésie soit un contrepoint à la rationalité théologique... Dans un dernier opus, aux éditions Ad Solem (Demeure le veilleur) voulu et préfacé par Nathalie Nabert, je désirais que le poème se fasse offrande et le poète, prière afin que plus rien ne s'interpose entre le secret de la poésie et le mystère de Dieu. Y suis-je un peu parvenu ?... Parole et silence, visible et invisible, prière et poésie se pollinisent...

Vos publications sont régulières. La règle bénédictine à laquelle vous obéissez semble très stricte, depuis les heures matinales jusqu'aux dernières prières du soir en passant par vos obligations de vie en communauté. Dans quelles conditions composez-vous votre poésie ?

Votre question rejoint ma propre interrogation, étonné que je suis d'avoir page à page, recueil après recueil, élaboré organiquement et avec cohérence ce qu'il faut bien appeler "une œuvre", comme à mon insu et sans préméditation. Du moins à l'origine j'étais dépourvu de cette ambition-là. Je n'ai fait que creuser un sillon pour accueillir et ensemencer les mots offerts.

Quant au temps consacré à soi (qui ne saurait être confondu avec l'oisiveté) : l' "otium litteraturae", il ne m'est accordé que par surcroît. Pourtant, ce sont des moments, rares, retirés à l'écoulement des heures... Sous la lampe et à ma table d'écoute, j'écris adossé à mon âme. Il s'agit de trouver l'adéquation entre le monde et soi sous la dictée de la voix cachée.

 

Votre poésie est en rapport constant à la transcendance. La vie régulière permet-elle un rapport au temps humain ordinaire ?

C'est surtout le temps ordinaire des petites heures notre lot. La quotidienneté qui n'est pas pour autant incolore. Pour ce, il faut habiter le temps, retrouver le sens de la durée. Notre rapport au temps est inhérent au sens donné à l'existence. C'est le "Présent intérieur" (l'un de mes titres) que nous avons à conjuguer, non le "présentisme" actuel qui rend le passé dépassé et l'avenir incertain. L'immédiateté fébrile, la tyrannie de l'urgence, le culte de la vitesse sont néfastes. On ne vit pas, on est vécu...

Dans la liturgie des heures il y a un "mystère du temps" : Dieu lui donne une qualité. D'où la nécessité de demeurer constamment en éveil car il ne cesse de passer, de venir. C'est parce que notre Dieu est l'Eternel qu'il a pouvoir de nous venir en aide chaque jour. Maître des temps, il est contemporain de tous les âges. Et nous n'existons vraiment qu'à cause de l'éternité de cet amour. Loin de nous évader dans un futur utopique ; loin de nous enliser dans un passé mythique, nous avons à vivre cet "entre-temps", cet équilibre dans un "déjà-là" et un "pas encore". Car l'au-delà, nous le portons au plus intime de notre cœur. "Le temps a cargué ses voiles pour entrer au port d'éternité", selon l'image marine de St Paul (1 Co 7,29).

Votre parole ne se départit jamais de la simplicité. Elle est dense, profonde, et les titres de vos recueils le disent : Nulle autre lampe que la voix, La seconde lumière, Présent intérieur, Invisible ordinaire, Versants du secret, Demeure le veilleur. Est-il fondamental de puiser son inspiration à la contemplation de la nature, et d'en faire un rapport avec le cosmos intérieur de l'être humain ?

Avec Plotin, il faudrait vivre, être dans l' "épistrophè", l'âme faisant peau neuve, retrouvant sa véritable nature en contemplant la beauté sensible. Et le mystique irlandais du IXème siècle Jean Scot Erigène voyait dans le cosmos une théophanie du Dieu caché. La nature était pour G.M Hopkins, selon Kathleen Raine, le "Corpus Christi, l'Hostie partout consacrée".

Pour ce qui me concerne, mon amitié-complicité avec les arbres, l'estuaire, les ciels de Bretagne, le miel de la lumière baignant les paysages... ne fait que croître. Louer devant la création - 5ème Evangile - constitue un prélude à la vision. Bénédictin, ma porte est franciscaine sur ce plan-là et je me sens en accord majeur avec la pensée d'Eloi Leclerc.

Le titre de l'un de vos recueils interroge : Nulle autre lampe que la voix. Le Christ disait : "La lampe du corps, c'est l'œil". Vous semblez lui répondre avec malice ?

La contradiction n'est qu'apparente car le Christ se dit aussi la "voix" (du berger) et la "voie" vers le Père. Et Claudel parle de "l'œil qui écoute". Rétrospectivement, j'ai le regret de n'avoir pas lu à temps cet aphorisme de Pierre Dhainaut : "Pour toute lampe notre écoute" et d'en avoir fait un titre. Le poète écrit comme on écoute. La page, il se la joue à l'oreille. Le poème comme une partition s'adresse à des lecteurs-auditeurs.

Quel medium que la voix, la vive voix, l'acte de lire, sans quoi l'écriture serait orpheline... Art délicat de dire un texte sans dramatisation outrancière, sans exagération... et sans minimisation plate non plus. "Une lente lecture, disait Bachelard, donne à l'oreille tous les concerts". Toute langue n'existe-t-elle pas que prononcée ? Notez que "Mikra" désigne la Bible ainsi que "lecture à haute voix"... Il faut respirer les mots en respectant la ponctuation et habiter le texte : seule clé pour trouver le ton juste, les inflexions qui touchent. En résumé : le silence serait la basse continue ou la fondamentale ; la voix, le chant de l'être, H.G Gadamer dit : "la lumière qui donne reflet à toute chose, c'est la parole".

Vous êtes un homme reclus, dans une société totalement extravertie. Ce qui vous parvient des métamorphoses du monde influence-t-il votre inspiration ?

"Reclus, c'est beaucoup dire. Si j'ai fait vœu de stabilité je ne suis pas "assigné à résidence". Le monastère est un enclos ouvert et, comme l'écrit Guillevic, "les vrais murs sont en nous". Le pèlerin sédentaire n'est pas vraiment si immobile que cela... La marche quotidienne - fut-elle limitée - m'est nécessaire, féconde pour la prière comme pour le poème. Elle permet la concentration dans la détente, la méditation sans tension.

Quant à ce qui influence mon écriture, sauf dans les notes de mon carnet et en des cas assez rares (cf. le génocide du Rwanda, l'assassinat des moines de Tibhirine...) je laisse aux journalistes, dont c'est la vocation, le soin de relater "l'écume des jours". J'essaie comme d'autres poètes, de déceler une minuscule odyssée dans l'existence la plus terne. Rien n'étant insignifiant...

Beaucoup de vos poèmes évoquent l'ombre, la nuit, la mort. Est-on poète, est-on moine, pour apprivoiser le moment décisif de la mort ?

C'est bien possible, au moins inconsciemment. Depuis plusieurs années, je tente de me constituer une anthologie personnelle des plus beaux poèmes à lire. A ma surprise, la plupart "tournent" autour de la thématique de la mort. Si oubliée par les médias, la poésie s'avère paradoxalement l'ultime recours testamentaire lors des sépultures.

Dans son dernier livre qu'il vient de me faire parvenir ("Cinq méditations sur la mort", Albin Michel) François Cheng exprime la vue profonde selon laquelle c'est la fin, la mort qui est en mesure d'éclairer la vie. Bénéficiant d'une double culture et convoquant Rilke, Shelley, Fondane, Hugo, Bergson, Wang Wei, il témoigne d'une vision de la vie en mouvement ascendant qui renverse notre perception de l'existence... Rien ne s'achève. "Sic transit..." Tout passe, tout est périssable, et la mort aussi ! La mort n'a pas le dernier mot. Le premier-né de nos tombeaux, par sa résurrection, fait de nos cercueils des berceaux en quelques sorte. L'enfance éternelle est devant nous. Mais le grain doit mourir en terre pour porter fruit. Nul autre sommeil que le repos dans la lumière. Cet horizon derrière l'horizon est l'éternité qui nous attend et nous convie... Mourir, c'est réaliser enfin qu'on a plus sa vie en mains, et consentir alors, comme le Christ, à remettre notre esprit entre les mains du Père de qui tout vient, vers qui tout va. Dès lors, la mort n'y peut rien. Quand elle arrive en charognard, il ne lui reste que les restes. Que la "carcasse". L'essentiel est Ailleurs...

 

 

Comment le poète Gilles Baudry perçoit-il la notion de paradis aujourd'hui ?

Loin de moi l'idée d'évoquer les fallacieuses "arrières-mondes" dénoncés par Nietzsche. D'autant que la spiritualité monastique parle plutôt de "vie éternelle". Un au-delà qui est un au-dedans, univers caché déjà présent au cœur du monde. Plus qu'un ciel à mériter, un Royaume à accueillir, donc. Le paradis : moins un lieu qu'un état. Et comme l'écrit J.Cl. Renard : "Un monde infiniment plus beau que son attente".

Et poétiquement parlant, qui ne désirerait à travers ses vers cette "musique du paradis" qu'un Dylan Thomas voulait faire entendre ? Cette musique affiliée au silence et à la lumière (comme chez Dante) ne nous offrirait-elle pas - en prélude - l'image sonore de la grâce ? Le pressentiment du paradis, il m'arrive de l'avoir en des moments rares à vous éblouir l'oreille lors de concerts, d'écoute de telle cantate de Bach, de tel motet de Tallis, de Victoria... Ils me "transportent" et m'arrachent des larmes comme ce fut le cas au Togo ces danses au son du tam-tam ou, plus récemment la voix cristalline de Divna, le violon virtuose de Natacha Triadou.

 

Beaucoup de vos poèmes, discrètement, humblement, traduisent une connaissance profonde de l'invisible, ce que le commun des mortels perçoit rarement sauf à vivre ce que l'on nomme philosophiquement une crise. Pourtant, il me semble que votre poésie est moins une parole de connaissance qu'une parole d'espérance. Notre temps aurait-il davantage besoin d'espérance, et donc de charité, que de vérité ?

Avec la crise, tout l'avenir est à l'avenant ! Et par gros temps, il ne faut pas démâter l'espérance. La crise des illusions est si forte que l'espérance n'a pas bonne réputation. A cet égard, St Augustin mettait en garde en se méfiant de deux choses : le désespoir sans issue, l'espérance sans fondement. L'authentique espérance est le contraire de "ces illusions consolantes" dont parle Elias Canetti. Le contraire des anesthésiantes promesses électorales, de la méthode Coué, des faux-fuyants. Lucide, l'espérance n'est en rien l'optimisme béat. Elle est courage d'être, en dépit de tout. D'autant plus invincible qu'elle a la fragilité du cristal et qu'elle connait les larmes. En plaine nuit, l'espérance anticipe l'aube pour deviner la lumière qui vient...

Face à la désespérance postmoderne de l'Occident, un écrivain d'Haïti (pays pauvre entre tous les pauvres), Daniel Maximin s'insurge : "Tu écriras loin de tout désespoir, qui est le luxe des peuples nantis."

 

Pouvez-vous nous parler de vos influences poétiques ? Quels sont les poètes que vous lisez et vous inspirent ?

J'éprouve toujours quelque perplexité à l'égard de ceux qui déclarent ne devoir rien à personne ou - plus fréquemment bien que moins péremptoires - ceux qui ne fréquentent pas la poésie. Pour ma part j'éprouve une grande gratitude envers mes pairs et m'avoue d'abord et avant tout "lecteur" ; secondairement et corollairement "auteur", ayant toujours le crayon à la main...

Bien sûr, mes lectures buissonnières d'anthologies (celle de Seghers ou autres) m'avaient fait découvrir la poésie française de Villon et des troubadours jusqu'à Apollinaire en passant par Verlaine, Baudelaire. Mais c'est à l'âge de vingt ans que tout a commencé lorsqu'un ami me mit entre les mains les textes de René Guy Cadou et l'admirable essai à lui consacré de Michel Manoll dans la collection "Poètes d'aujourd'hui". Ce fut une nuit blanche à la lanterne magique.

Bien plus qu'une simple réminiscence, cela reste, quarante ans après, l'expérience lumineuse et germinale à même de féconder ma quête, d'orienter mes lectures ultérieures : Milosz, Schéhadé, Reverdy, Follain, Malrieu, Novalis, Rilke... et surtout Supervielle dont la voix m'est si intérieure.

J'ajoute que seul me touche le chant profond étant comme l'émanation de l'être. Je vous fait grâce donc d'un fastidieux florilège de mes "délectures) (néologisme de Guy Goffette). Seulement que parmi mes correspondants : (Pierre Gabriel, Michel Manoll, Hélène Cadou, Anne Perrier, Jean-Pierre Lemaire, François Cheng) bien des pages me furent des "partitions" exemplaires. Je suis plutôt éclectique bien que j'aie - comme tout un chacun - mes répulsions et mes coups de coeur. Ainsi, depuis quelques années, ma pente va vers mes poètes "chambristes", mélodistes, tels Gérard Le Gouic, Lionel Ray, Jean-Yves Masson... Le lyrisme d'intériorité apporte un surcroît de sens.

J'ajoute enfin qu' "influence" ne doit pas rimer avec "dépendance". Il s'agit de trouver "sa" voix, la sienne, unique.

 

Merci Gilles Baudry

moine-poète, Gilles Baudry.

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Toutes nos envies

20 Octobre 2017, 04:05am

Publié par Grégoire.

Toutes nos envies

Après Je vais bien, ne t’en fais pas en 2006 et Welcome en 2009, Philippe Lioret poursuit dans la veine du drame social en s’inspirant de l’avant-dernier roman d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne (1). De ce récit difficilement adaptable, il a retenu la partie qui mettait en scène une jeune juge s’évertuant, avec l’aide d’un collègue plus âgé, à défendre l’intérêt des plus faibles dans des affaires de surendettement. Encore faut-il ne considérer ce cadre que pour ce qu’il vaut : un point de départ, qui nécessite d’oublier rapidement l’œuvre – et la langue – de l’écrivain, pour laisser le film n’être que lui-même.

Nous voici donc dans le sillage de Claire (Marie Gillain), jeune juge au tribunal de Lyon et mère de famille, confrontée à un cas de surendettement qui la touche de suffisamment près pour réveiller l’envie de lutter contre ce qu’elle vit comme une forme d’injustice. Tenant tête aux avocats des sociétés de crédits, sûrs de leur bon droit, elle s’attire les foudres de sa hiérarchie, et tente de trouver de l’aide auprès de Stéphane (Vincent Lindon), confrère plus aguerri mais quelque peu rétif qui, quelques années auparavant, a tenté en vain d’agir dans le même sens. 

Intensité, complexité

À ceux qui n’envisagent que la responsabilité des surendettés, le duo, peu à peu, entend démontrer l’iniquité et les abus des contrats de crédit. Bousculant une jurisprudence bien établie, les deux juges suscitent, c’est selon, beaucoup d’espoir ou d’inquiétude, tendant à renverser la notion de « victime ». Une grave maladie, hypothéquant l’avenir de Claire, donne tout son sens au combat de la jeune femme, à la fois fragilisée et rendue plus forte, plus audacieuse par le sentiment d’urgence qui la saisit. 

Dans ce contexte, l’amour qu’elle porte à son mari et à ses enfants, la relation forte qu’elle noue avec Stéphane nourrissent le film de leur intensité et leur complexité. Tandis que certaines frontières, professionnelles ou intimes, tendent à s’estomper, amenant Claire à héberger chez elle une jeune mère en grande précarité financière. 

Certes, un tel scénario aurait pu aboutir à un mélodrame pesant. Certes, Philippe Lioret aurait sans doute pu faire l’économie de quelques scènes, notamment parmi celles qui cherchent à justifier l’obstination de la magistrate par des motifs familiaux. En dépit de quelques faiblesses, Toutes nos envies s’offre pourtant comme une œuvre haletante et poignante. Une œuvre ancrée dans la vraie vie et pleine de pudeur, où la mort s’envisage sans emphase, où la profondeur du sentiment se cache dans le repli des actes, des silences et même des mensonges. Vincent Lindon et Marie Gillain portent avec conviction de beaux personnages, guidés par un puissant élan.

(1) D’autres vies que la mienne, d’Emmanuel Carrère, Éd. P.O.L., 2009, 309 p., 19,50 €.

ARNAUD SCHWARTZ

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On ne peut bien voir que dans l'absence. On ne peut bien dire que dans le manque.

18 Octobre 2017, 04:27am

Publié par Grégoire.

On ne peut bien voir que dans l'absence. On ne peut bien dire que dans le manque.

" La Terre se couvre d'une nouvelle race d'homme à la fois instruit et analphabète et maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu'un tel mot a pu jadis et désigner.

Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout - un deuil ou une rupture -, ces gens sont plus démunis que des nouveau-nés. Ils leur faudrait alors parler une langue qui n'a plus cours, autrement plus fine que le patois informatique.

(...)

Nous devrions rendre grâce aux animaux pour leur innocence fabuleuse et leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner. "

Christian Bobin, Ressusciter

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La solitude nous amène vers la plus simple lumière: nous ne connaîtrons jamais d'autre perfection que celle du manque. Nous n'éprouverons jamais d'autre plénitude que celle du vide, et l'amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

17 Octobre 2017, 09:50am

Publié par Grégoire.

La solitude nous amène vers la plus simple lumière: nous ne connaîtrons jamais d'autre perfection que celle du manque. Nous n'éprouverons jamais d'autre plénitude que celle du vide, et l'amour qui nous dépouille de tout est celui qui nous prodigue le plus.

Après avoir couru le monde pour enseigner la philosophie en Asie, frère Grégoire se balade aujourd'hui en sabots sur l'île-aux-Moines (56), éclairé par sa nouvelle vie de comédien. Jeudi, il sera en représentation à Vannes.

Assis sur l'escalier qui mène au jardin du presbytère, Grégoire raconte sa « petite crise ». Une touffe de mélisse s'épanouit au pied des marches, un bouquet de pâquerettes frémit entre deux pierres. Si au milieu des herbes folles, ce jardin de curé recèle quelques brins de botanique, c'est le fruit de la liberté, celle à laquelle aspire le nouveau prêtre de l'Île-aux-Moines.

Grégoire Plus a prononcé ses voeux définitifs il y a 23 ans. Il est membre de la Communauté des Frères Saint-Jean qu'il a découverte en venant faire, au calme, des révisions pour préparer des concours de l'administration, après des études de géopolitique. « J'ai alors éprouvé une attraction ; pas pour la communauté, mais pour la lumière. Je ne suis pas en train de dire que j'ai croisé Dieu. Je n'ai jamais eu de vocation mais j'avais soif de lumière », répète-t-il, « celle qui éclaire les questions existentielles, l'humain ».

Pris par la vie religieuse, il part accompagner des enfants des rues en Lituanie, puis enseigner la philosophie en Asie, aux États-Unis, en Europe. « Au bout d'un moment, j'en ai eu ras le bol d'enseigner. En Pologne, je n'en pouvais plus des cours, des Polonais, de la communauté, de la bouffe... bref ça n'allait pas. J'ai fait une petite crise qui m'a conduit en Avignon où un frère m'a proposé de me charger, pour le festival, de la programmation off dans des chapelles. Une collaboration historique liée à la rencontre du père Chave avec Jean Vilar ». En chemin, à l'aéroport, frère Grégoire achète un livre de Christian Bobin qui donne un nouveau tournant à ses passions. « Christian Bobin écrit ce que je porte. Quand j'ai lu ses textes, j'ai eu envie de les lire. Un ami comédien a proposé de me guider pour faire un " seul en scène ". Un travail sur la voix, la présence, le silence et la respiration.

Le festival d'Avignon, je connaissais de nom mais je n'avais aucune notion de sa dimension. En arrivant, j'ai réalisé que c'était comme si j'allais présenter un film au Festival de Cannes. Je suis devenu comédien, comme si je l'avais été toute ma vie».

« Petite île cherche son prêtre »

« À ce moment-là, mon rythme de vie a changé et la vie au prieuré devenait compliquée car je n'avais plus le même apostolat. J'avais besoin de moins de conversations, de plus de silence et de solitude pour travailler les textes.

 

 Soit j'arrêtais définitivement, soit il fallait que je vive autrement ». Le frère part donc en ermite dans une maison vide qu'on lui prête pour un an dans le Var. « Après 23 ans de vie communautaire, moi l'enfant de famille nombreuse, je me suis retrouvé seul : j'ai pu faire des tonnes de choses ! Comme un oiseau sur un cerisier, j'ai picoré dans les textes de Bobin pour monter un nouveau " seul en scène ". » Un an plus tard, on lui transmet une annonce venue du Golfe du Morbihan : « Petite île cherche son prêtre ».

Avant d'y répondre, Grégoire Plus pose ses conditions : il veut bien être prêtre mais pas curé. « Je veux bien dire la messe tous les jours mais je ne veux pas de réunions avec le clergé, pas faire de catéchèse ». Autour d'un whisky avec l'évêque de Vannes, accord est passé pour les messes et les sacrements, en échange du logis et de solitude pour travailler ses textes et ses spectacles.

Parachuté sur l'Île-aux-Moines, le prêtre décide de monter son propre festival, installant 30 chaises d'église dans la salle à manger du presbytère rénové pour l'accueillir. « J'ai en moi ce désir de communiquer la lumière, celle que l'on trouve dans les textes de Christian Bobin qui, à travers la simplicité des choses du quotidien, aborde toute la philosophie. Des textes dans lesquels tout le monde peut se retrouver. Mes spectacles ne sont pas faits pour transmettre un message de foi mais pour servir l'humain ». Trois fois par semaine, cet été, le presbytère a fait salle comble. « Il faut dire que sur l'île, je n'ai pas beaucoup de concurrence », sourit l'artiste.

Après « L'Homme Joie », c'est « La plus que vive » qui se trouve au coeur de ses représentations. Un texte dans lequel Christian Bobin rend hommage à sa compagne décédée brutalement. « Ce qui n'aurait pu être qu'une plainte, se fait ode à la vie plus forte que la mort », apprécie l'interprète. Dans le jardin deux papillons virevoltent, accrochant le regard du prêtre, qui mériterait encore sans doute le premier prix d'espièglerie qu'avait créé pour lui sa maîtresse de grande section. 

Pratique 

Grégoire Plus sera en représentation, jeudi, au Palais des Arts de Vannes où il interprétera « La plus que vive » de Christian Bobin, à 20 h 30, invité par l'association Apprivoiser l'absence, association d'entraide pour parents en deuil. Participation libre.

 

© Le Télégramme http://www.letelegramme.fr/bretagne/ile-aux-moines-frere-gregoire-entre-en-scene-17-10-2017-11704464.php#kLQF5fHiYoTf4EOX.99

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Les arbres sont des aveugles errants dans la lumière, bras lancés au hasard

16 Octobre 2017, 04:15am

Publié par Grégoire.

Les arbres sont des aveugles errants dans la lumière, bras lancés au hasard

Ces philosophes: si seulement ils avaient l'idée de regarder le ciel par la fenêtre! Les chats sur ce sujet ont beaucoup d'avance. L'âme naît au point de rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve. Elle n'est pas sans rapport avec le déambulatoire de ces arbres dont les branches basses boivent l'eau verte près des roseaux. L'éclatement bleu d'une campanule ou la minuscule barque vert sombre d'une feuille de buis lui donnent beaucoup de joie, mais cette lumière, oh, cette lumière qui danse pieds nus sur l'eau captive ! Tout donner, tout perdre et qu'on n'en parle plus. Ne plus penser à rien, c'est commencer à penser. Ne rien faire c'est déjà faire un pas vers Dieu. "Rien" est ce qui permet à la splendeur de descendre un jour sur les eaux d'un étang comme partout sur la terre ignorante.

Christian Bobin, la grande vie.

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Pire que mort ?

14 Octobre 2017, 04:34am

Publié par Grégoire.

Pire que mort ?

La peur empêche de vivre. Si la peur empêche de vivre c'est parce qu'elle empêche de mourir. Dans la peur qui vient du bord de l'eau, du bord de l'écriture où d'un amour, on est appelé à se lâcher, à quitter cette proximité où l'on est avec soi-même, pour aller vers ce qu'on ignore, vers l'inconnu de soi.

D'ailleurs ce n'est pas nécessaire de vivre de grandes choses pour toucher à cette mort à soi. La contemplation déjà - le fin regard sur les choses- est comme une mort minuscule, un éloignement de soi aussi entier que dans un amour fou. La contemplation est un amour ou n'est rien. La peur, toujours procède de ce dessaisissement de soi. C'est la crainte de mourir et de ne plus sortir de la mort. Mais si on cède à cette crainte, alors c'est fini: on est mort, pire que mort, on est sage, on est vieux.

La plupart de nos activités n'ont d'autres sens que de rendre impossible l'approche en nous d'une mort - d'une séparation d'avec soi et donc aussi d'une résurrection...

Voilà où nous mène la peur, lorsque nous lui cédons: à devenir à nous même nos propres sépulcres. 

Christian Bobin, La merveille et l'obscur.

 

 

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Qu'est-ce que la vie réelle ?

12 Octobre 2017, 04:28am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que la vie réelle ?

A plus de 80 ans, mon père malade s'était levé dans le milieu de la nuit, paniqué, persuadé d'avoir oublié de rejoindre son poste à l'usine. Une détresse sans appel creusait ses yeux. Cette nuit-là j'ai haï la société et ses horaires qui crucifient les âmes nomades. 

Lire et écrire sont deux points de résistance à l'absolutisme du monde

Dieu tenait au dix-septième siècle la place qu’aujourd’hui tient l’argent. Les dégâts étaient moindres. 

La mort nous prendra tous un par un, aussi innocemment qu’une petite fille cueillant une à une les fleurs d’un pré.

Le savant casse les atomes comme un enfant éventre la poupée pour voir ce qu’il y a dedans. Le poète est un enfant qui peigne sa poupée avec un peigne en or. Il y a la même différence entre la science et la poésie qu’entre un viol et un amour profond. 

J’ai mon échec sous les yeux : un bouquet de mimosa dans un pot à eau. Il a ensoleillé mon petit déjeuner, embaumé ma journée et je suis incapable de faire un portrait de lui à la hauteur de sa générosité.

Le sens de cette vie c'est de voir s'effondrer les uns après les autres tous les sens qu'on avait cru trouver.

Je ne suis pas fait pour ce monde. J’espère que je serai fait pour l’autre.

Christian Bobin, Les Ruines du Ciel.

 

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Une fleur de l'invisible

10 Octobre 2017, 03:13am

Publié par Grégoire.

Une fleur de l'invisible

Je crois à l'incroyable. Je crois à l'incroyable pureté de la douleur et de la joie d'un cœur.

Ce sont des choses extrêmement rares et d'une simplicité à  pleurer; J'ai vu sur le visage de mon père mourant un sourire comme un point de source. Un sourire « immortel » me renverrait aux statues des musées, mais dans ce sourire de mon père était maintenu comme une création du monde. C'est dans sa vie épuisée qu'il a dépensé tout l'or de son sourire en une seconde. Cette vérité souriante qui avait traversé sa vie et dont les ondes se sont non seulement maintenues mais même élargies bien après son recouvrement sous la terre, je crois qu'elle m'attend à la dernière heure. Ce à quoi je crois est toujours lié à un attachement et à une personne. Dans cette croyance, je soutiens quelque chose qui à son tour me soutient, et qui continue à vibrer bien après la disparition des êtres, comme cette lumière d'étoiles qui continue à nous parvenir quand elles sont mortes.

Je ne pourrai jamais plus rien offrir à ces personnes qui sont mortes, mais on continue à faire alliance. L'autre delà auquel je crois, je le vois ici et maintenant, car dans un sens c'est ici que tout a lieu. Cet au-delà avale le temps entier et le dépasse. Et qu'est-ce que cela change si on me prouve demain qu'il n'y a pas de résurrection et que le Christ n'est qu'un sage parmi tant d'autres, même s'il est le plus grand? Eh bien cela ne changerai pas ma vie ni ma manière de voir, parce que cette espérance est tellement collée à moi, elle fait tellement partie de moi, comme la couleur de mes yeux, que je ne pourrai l'enlever sans m'enlever en même temps le souffle et l'âme. Là je suis dans quelque chose de plus immuable que la pierre.

Ce sourire dont je vous parlais, pour aussi évanescent qu'il soit, est pour moi ineffaçable. Un des crimes de notre société, c'est d'avoir dénaturé jusqu'au sourire pour en faire un argument de commerce. Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout c'est le sourire.

C'est une des plus grandes finesses humaines. C'est presque un avant-goût de la vie d'après, comme une fleur de l'invisible. J'irai jusqu'à dire le plus beau des sourires ne peut surgir que sur un visage presque fermé, retiré (…) Un sourire peut être angélique ou faux, mais un vrai sourire, c'est le sourire de quelqu'un qui a tout trouvé: il n'y a plus ni calcul ni séduction..

Christian Bobin  « La lumière du Monde »

 

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Ne fuis pas ta tristesse..

8 Octobre 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

Ne fuis pas ta tristesse..

 La tristesse, qui n’a « pas forcément bonne presse » comme le dit l’homme de lettres, est aussi un « sentiment fondamental », qui « nous accompagne tout au long de notre vie ».

Selon Emmanuel Godo, l’intérêt de l’écriture est de pouvoir s’arrêter sur quelque chose, d’entrer dans les nuances, et c’est ce qu’il a fait dans cette « flânerie », qui contrebalance avec la tendance au divertissement dit salvateur de « tristesse », prônée dans la société actuelle.

Le paradoxe de la tristesse est qu’elle est un appel à la vie, à un bonheur plus fort. Elle est comme une chandelle qui garde ce que l’on a vécu d’essentiel. C’est une gardienne extraordinaire, voilà la raison pour laquelle il ne faut pas la fuir.

"... nous ne sommes jamais autant vivant que dans la conscience que nous devons mourir et, avec nous ce monde, ces êtres aimés..."

La tristesse, ce sentiment qui nous relie à notre royaume intérieur par le chemin des larmes.

Dans cette tristesse, nous pouvons trouver une étrange paix qui nous apprend à vivre en équilibre entre présence et absence. Et, si nous savons l’écouter, nous découvrons une joie. Une joie inexpugnable. Car la tristesse n’est pas le contraire de la joie : c’est la joie qui reprend son souffle, qui fait une halte pour mieux s’élancer.

Cet ouvrage n’est pas l’oeuvre d’un érudit, mais d’un flâneur. En nous ouvrant le jardin secret de ses passions littéraires et de ses peines personnelles, l’auteur nous invite à revisiter les sentiers buissonniers de nos propres vies.  

 

Emmanuel Godo, né en 1965, est agrégé de lettres, docteur ès lettres et professeur de littérature en classes préparatoires au lycée Henri-IV à Paris. Il a écrit plusieurs essais centrés sur les rapports entre des écrivains (Hugo, Sartre, Huysmans, Claudel, Nerval, Musset, Barrès) et l’expérience intérieure, en particulier la spiritualité. Il est l’auteur de deux essais remarqués, Pourquoi nous battons-nous ? 1914-1918 : les écrivains face à leur guerre (Éditions du Cerf), et La conversation, une utopie de l’éphémère (PUF).

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La pluie bâtit autour de ton visage son monastère de gouttes d'eau

6 Octobre 2017, 04:15am

Publié par Grégoire.

La pluie bâtit autour de ton visage son monastère de gouttes d'eau

La question de l’amour est sans réponse. Ce n’est pas qu’elle soit compliquée.  C’est que ce n’est pas une question – juste une évidence, un grand sentiment de calme, un grand trait de peinture bleu sur les paupières, un frisson de sourire sur les lèvres. On ne répond pas à une évidence. On la regarde, on la contemple. On la partage silencieusement, de préférence silencieusement.

La vie est un couteau de lumière dont la lame s’enfonce dans le cœur des saintes et des cerfs. Le couteau est à Dieu qui n’existe pas, qui a pour singulière façon d’exister celle de n’exister pas, de n’être rien de ce que nous nommons, croyons, imaginons – juste le donateur assassin de toutes les grâces."

C.Bobin.

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L'intranquilité heureuse

4 Octobre 2017, 02:54am

Publié par Grégoire.

Vivre la grâce de savoir être dérangé

Vivre la grâce de savoir être dérangé

« Aux tranquillisants, je préfère les intranquilles ...
Et si vous êtes d'un naturel serein et posé, je ne voudrais en aucun cas introduire ce petit caillou dans vos âmes tranquilles. Quoique. Peut-être que je vous souhaite d'être un peu dérangés.
Tout du moins, je vous souhaite le petit inconfort, la pointe d'impatience, le frémissement qu'il faut pour reprendre la route millénaire qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même."

En relisant sa propre expérience, mais également l'Evangile et de grandes œuvres littéraires, Marion Muller-Colard nous invite, dans ce très beau livre, à partager notre condition d'intranquilles.
Accueillir le dérangement, voire l'inquiétude, c'est lutter contre l'engourdissement qui nous ferait passer, dit-elle, "à côté d'un trésor sans le voir".

 

Que recherchons-nous vraiment dans la lecture des Évangiles ? Une sécurité ? Une vie calme et paisible, un chemin droit et balisé ? A cela Marion Muller-Colard plaide au contraire pour l’intranquillité, considérant justement que « s’il est un livre qui selon moi mérite d’être appelé le Livre de l’intranquillité, c’est l’Évangile. »

Dans 
son dernier livre, elle y fait l’éloge du « petit inconfort, la pointe d’impatience, le frémissement qu’il faut pour reprendre la route millénaire qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même. ». D’une plume alerte et vigoureuse, elle nous invite à sortir des sentiers battus, à oser faire place à notre table à cette vieille dame qui nous dérange, qui balaye nos certitudes et nos vérités, à accepter le tâtonnement et l’expérimentation.

Tâche quotidienne et démarche spirituelle exigeante, surtout dans une société qui invite à la sécurité et au contrôle permanent. « Une vie humaine dont le récit se déroulerait entièrement selon une trame prévisible et contrôlés nous ferait d’abord bâiller d’ennui, puis nous paraîtrait suspecte, et finalement nous angoisserait. C’est dire si nous sommes, en définitive, coutumiers de l’intranquillité. Et pourtant nous cherchons sans cesse à nous en prémunir. Nous la redoutons, nous la refoulons autant que faire se peut. Elle est devenue une pierre d’achoppement, un ennemi à abattre contre lequel le marketing nous propose toujours de nouvelles armes. Combien de fois l’idée de « vous simplifier la vie » n’est-elle au centre d’un message publicitaire qui vous est si personnellement adressé, à vous dont on sait que vous vous battez sur tous les fronts ? N’esquivez pas, nous le savons, nous avons fait un portrait-robot de notre client(e)-cible : vous êtes épuisé(e), votre générosité vous perdra, vous êtes un père (une mère) dévoué(e), un(e) ami(e) sur qui l’on peut compter, un(e) professionnel(e) consciencieux(se) mais que diable, pensez donc un peu à vous ! Et par pitié, simplifiez-vous la vie, vous l’avez bien mérité ! Et donc achetez ceci, abonnez-vous à cela, offrez-vous des vacances loin de tout, souscrivez à telle assurance, soyez tranquille, tranquille, tranquille… Évitez à tout prix la contrariété, la frustration, le dérangement, et n’ayez pour audace que celle que vous considérer comme le centre du monde

Accepter « de ne plus être fixé sur rien », accueillir le désordre et consentir au trouble se révèle alors comme une dynamique nécessaire pour faire jaillir en nous l’émerveillement permanent et l’accueil de l’autre, comme un écho à la Parole de Dieu qui nous exhorte à reprendre sans cesse le chemin.

https://hotelsynodal.fr/post/2016/12/07/L-intranquillit%C3%A9

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Quel est votre dernière lettre ?

3 Octobre 2017, 15:15pm

Publié par Grégoire.

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Voyages

2 Octobre 2017, 03:59am

Publié par Grégoire.

Voyages

"Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué.

 

 

Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres.

 

 

Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents.

 

 

Telle est bien en effet notre nature : tout le mal qui a lieu ici-bas, nous en sommes informés. Chaque matin, le journal nous lance en pleine figure son lot de guerres, de meurtres et de crimes, la folie de la politique encombre nos pensées, mais le bien qui se fait sans bruit, la plupart du temps nous n'en savons rien. Or cela serait particulièrement nécessaire dans une époque comme la nôtre, car toute oeuvre morale éveille en nous par son exemple les énergies véritablement précieuses, et chaque homme devient meilleur quand il est capable d'admirer avec sincérité ce qui est bien.

 


Stefan Zweig, Voyages

 
 
Voyages.
Ce recueil consacré au voyage rassemble dix-sept récits inédits en français, publiés essentiellement dans des journaux ou des revues entre 1902 et 1939. Grand voyageur, insatiable curieux de l'ailleurs, Stefan Zweig a passé des années à parcourir le monde. Jusqu'en 1914, il est un voyageur au pied léger, attentif, enthousiaste ; la fête est au cœur de ses récits dans La Saison à Ostende, La Fête à Montmartre. Après le début de la Première Guerre mondiale, l'Histoire et ses événements dramatiques viennent entraver le voyage. Le regard de Zweig se teinte alors de nostalgie, et c'est en fouillant le passé que le voyageur-écrivain cherche à appréhender le destin de Florence ou d'Anvers. De l'insolite Visite au royaume des milliards, plongée dans les entrailles de la Banque de France, jusqu'à la poignante Maison des mille destins, où le voyage devient synonyme d'exil pour les juifs persécutés, ces textes, dans leur diversité, nous font pénétrer plus avant dans l'œuvre de l'écrivain, mais aussi dans son univers intérieur.

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Pourquoi serait-on plus sage que le temps qu'il fait... ?

30 Septembre 2017, 04:14am

Publié par Grégoire.

Pourquoi serait-on plus sage que le temps qu'il fait... ?

" La confiance est la matière première de celui qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière.
La confiance est la capacité enfantine d'aller vers ce que l'on ne connaît pas.

"Tu viens d'apparaître devant moi et je sais qu'aucun mal ne peut me venir de toi puisque je t'aime et c'est comme si je t'aimais depuis toujours".
 

La confiance est cette racine minuscule par laquelle le vivant entre en résonance avec toute la vie - avec les autres hommes, les autres femmes, comme avec l'air qui baigne la terre ou le silence qui creuse un ciel.

Sans confiance, plus de lien et plus de jour. Sans elle .....rien!!"


Christian Bobin, Donne-moi quelque chose qui ne meure pas.

 
 

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Le manque est la lumière donnée à tous...

28 Septembre 2017, 03:08am

Publié par Grégoire.

Le manque est la lumière donnée à tous...

"J'ai toujours su que quelque chose manquait à la vie. J'ai adoré ce manque. Le printemps rouge des hortensias, le livre bleu des neiges, le miracle de l'arc en ciel, les chansons en or de quatre sous, j'accepte que tout disparaisse puisque tout reviendra.

J'accepte de tout perdre et que dans la temps passager de cette perte, le nid d'hirondelle que j'ai dans la poitrine soit vide, vide, vide, féeriquement vide et appelant."

Un bruit de balançoire.

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Le Christ, ou la bonne chair...

26 Septembre 2017, 03:02am

Publié par Grégoire.

Le Christ, ou la bonne chair...

Le premier miracle de Jésus fut œnologique, quand, poussé par sa mère à la fin d’un repas de mariage déjà visiblement bien arrosé, il changea l’eau en vin, avant de multiplier pains et poissons pour une foule affamée au cours d’un pique-nique géant. Des noces de Cana à l’auberge des pèlerins d’Emmaüs, sa vie est une succession de repas, avant que, né dans une mangeoire, il ne devienne repas lui-même pour ses disciples, et leur propose de manger son corps et de boire son sang, sous forme de pain et de vin. À première vue, malgré quelques allusions au veau gras et à l’agneau pascal, le christianisme semble avoir davantage contribué à alimenter l’étal des poissonniers, des boulangers et des viticulteurs que celui des bouchers. Cependant il fit aussi leur fortune – et, parfois même, leur infortune…

Si Jésus a multiplié les poissons en son temps, il contribue plutôt à multiplier les brochettes aujourd’hui. Car le christianisme, contrairement au judaïsme dont il est issu, et à l’islam, plus récent, demeure la seule des trois religions monothéistes à ne faire référence ni au pur ni à l’impur, et à ne comporter, à l’origine en tout cas, ni interdit alimentaire ni instructions sur la façon d’abattre les animaux. Sans Jésus, on ignorerait tout du chateaubriand-béarnaise dans le 11e arrondissement et des rillettes en Pays-de-la-Loire.

Pourtant lui-même n’y touchait pas. Jésus était juif, comme sa mère et comme ses disciples, et respectait la loi juive en matière de nourriture. Il mangeait cachère. Et de si bon appétit que ses adversaires le traitèrent un jour de glouton… Il utilise un âne comme chauffage d’appoint pour son berceau, ou comme monture plus tard, mais il ne lui viendrait jamais à l’idée d’en faire du saucisson, et s’il peut envoyer quelques démons migrer dans des pourceaux, il n’en fait jamais griller. Son entourage non plus. Malgré quelques relations contestables pour un bon Juif, comme avec une hérétique, la Samaritaine, un collabo collecteur d’impôts et même un centurion de l’armée d’occupation romaine, ou encore ce malfaiteur, crucifié avec lui, auquel il promet le paradis, la plupart du temps il s’exprime dans des synagogues et affirme qu’il ne veut pas abolir la Torah mais l’accomplir.

À sa façon. Que ses copains ne comprennent pas toujours. Et même très rarement. Jésus passe son temps à faire et à dire des trucs bizarres, qui les laissent pantois. Il tient cela de son Père. Quand on lui reproche, par exemple, de ne pas respecter la tradition en ne se lavant pas les mains avant les repas, il répond : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme qui le souille, mais seulement ce qui en sort ». Phrase étrange, qui introduit le verset préféré des enfants dans tous les évangiles (mais que leurs mères s’obstinent, depuis deux mille ans, à ne pas entendre) : « Manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. »
Et comme Pierre, qui a tendance à mettre les pieds dans le plat, demande, au nom des autres, des explications, Jésus les traite tous d’andouilles : « Vous aussi, vous êtes encore sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que ce qui entre par la bouche passe dans les entrailles et aboutit aux lieux d’aisance ? Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c’est cela qui souille l’homme. C’est du cœur que viennent pensées mauvaises, meurtres, adultères, fornications, vols, faux témoignages, blasphèmes. C’est tout cela qui souille l’homme ; mais manger sans se laver les mains, cela ne souille pas l’homme. »

En affirmant que ce qu’il mangeait ne rendait pas l’homme impur, Jésus venait de faire passer les lois alimentaires juives à la casserole, mais à l’époque personne ne le comprit davantage que nos mères, qui nous obligeaient toujours à nous laver les mains avant le déjeuner… Ses disciples, qui étaient juifs, continuèrent à observer les prescriptions alimentaires juives, et cette révolution passa inaperçue de son vivant.

Quinze ans après sa mort, au contraire, elle se retrouva au centre du débat, provoquant la tenue du tout premier concile, à Jérusalem, en 49. Question : les nombreux croyants d’origine non-juive qui rejoignaient les disciples de Jésus et suivaient leur enseignement devaient-ils aussi suivre les six cent treize lois juives ? Et, en tout premier lieu, la plus douloureuse, qui n’a rien de culinaire, se faire circoncire, perspective peu réjouissante pour des adultes, malgré l’exemple encourageant d’Abraham, qui le fut à l’âge de quatre-vingt-dix ans… Pierre, l’apôtre des Juifs, et Paul, l’apôtre des non-juifs, soutinrent tous les deux que non.

Pierre, parce qu’il avait fait un songe peu ragoûtant : il avait vu une nappe couvrant la terre où grouillaient toutes sortes d’animaux impurs, à poils, plumes et écailles, et avait entendu une voix tonner : « Mange ! ». Alors qu’il protestait qu’il n’avait jamais rien mangé d’infect ni d’impur, la voix lui répondit : « Ce que Dieu a fait pur, ce n’est pas toi qui vas le déclarer impur ! » La scène se reproduisant trois fois, Pierre comprit que la table du paradis était ouverte à tous… Et Paul, rabbin, intellectuel, et apôtre des païens, éleva et clôtura le débat pour la raison que Jésus était venu sauver tous les hommes – d’abord les Juifs, certes, mais pas seulement eux –, et que désormais il n’y avait plus « ni Juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham ; l’héritage que Dieu lui a promis, c’est à vous qu’il revient. » Exit la circoncision, vive un seul et même baptême pour tous ! La « circoncision du cœur ». Paul inaugure une religion « catholique », c’est-à-dire universelle, ou la foi remplace la Loi. « Le Christ nous a libérés pour que nous restions libres. » Vive la liberté, donc !

Le deuxième épisode est le célèbre incident d’Antioche, en Syrie, qui concerne directement la nourriture et « révèle combien la distinction entre les aliments purs et impurs était cruciale, et divisait profondément Juifs et païens aux premiers temps du christianisme », commente le pape Benoît XVI. Pierre, qui prenait ses repas indifféremment avec les uns ou avec les autres, à l’arrivée d’amis de Jacques, le « frère » de Jésus, se mit soudain à fuir les tables des païens… Fayotage ? Hypocrisie ? Paul lui vola dans les plumes : « Toi, tout juif que tu es, il t’arrive de suivre les coutumes des païens et non celles des Juifs ; alors, pourquoi forces-tu les païens à faire comme les Juifs ? » Pierre cherchait juste à ne pas les choquer, mais, pour Paul, son attitude constituait un risque grave de mauvaise interprétation du salut universel, offert aux uns comme aux autres.

Ils mettront chacun de l’eau dans leur vin, et Benoît xvi s’amuse à rappeler qu’en écrivant aux chrétiens de Rome, quelques années plus tard, Paul lui-même, se trouvant face à une situation analogue, demandera aux forts de ne pas manger de nourriture impure pour ne pas perdre ou scandaliser les faibles… « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle. Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute. En effet, le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit saint. » Liberté et courtoisie seront donc notre devise. Plus tard on adopta le fameux dicton de saint Ambroise : « À Rome, fais comme les Romains. »

Au départ, tous les plats et toutes les recettes étaient donc autorisés… mais pas tout le temps ! Assez vite, les chrétiens, dont l’année liturgique se calait sur la vie de Jésus, pour en revivre les différentes étapes au cours de chaque année (gestation en automne, naissance en hiver, mort et résurrection au printemps, pentecôte en été), et en communion avec lui, par mortification et pour s’élever l’âme, jeûnèrent… Dès le concile de Nicée, en 325, on voit apparaître le terme de carême, signifiant les quarante jours où Jésus jeûna dans le désert, avant de commencer sa vie publique, comme autrefois les Hébreux de Moïse pendant quarante ans. L’idée et l’habitude s’en répandirent dans toute la chrétienté, variant selon les régions, certains orthodoxes renonçant même à toute nourriture d’origine animale pendant ce temps-là. Comme le vendredi, en commémoration du jour où Jésus était mort.

Jeûne et abstinence, ces termes nous sont encore familiers, même si nous en avons perdu l’habitude ; le jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour, au maximum, et l’abstinence porte sur la nature des aliments, la viande et les graisses animales étant interdites. Pendant les longs siècles où la séparation des pouvoirs était inconnue, cette institution fut fatale non seulement à quelques contrevenants, comme Clément Marot, qui se retrouva au cachot pour avoir mangé du lard en carême, – ce dont il tira un poème très amusant qui fit notre joie en classe de quatrième –, mais aussi à quelques bouchers… Même le plus populaire de nos rois, Henri iv, n’hésita pas à édicter carrément la peine de mort, prévue par le Parlement en 1595, contre les bouchers qui vendraient de la viande en carême – menace très politique visant, en fait, ses anciens coreligionnaires protestants, qui rejetaient alors cette pratique catholique…

Alexandre Dumas, dans son Dictionnaire de cuisine, saura trouver des mots assassins à ce sujet : « Quand le clergé fut devenu riche et puissant, son influence fit rendre sur l’abstinence les lois les plus rigoureuses, et tandis qu’il contentait sa sensualité en rompant l’uniformité des viandes par les poissons les plus exquis, que son insatiable cupidité entassait l’or en vendant des dispenses aux riches, le misérable qui n’avait pas d’or pour racheter son malheureux péché était pendu pour avoir mangé de la viande une fois en carême ; le boucher qui en avait vendu était fouetté et mis au carcan. » Pauvre garçon ! Il est vrai qu’il y eut de nombreux aménagements : Anne de Bretagne avait obtenu de racheter, par des aumônes, le droit de manger sur ses terres du beurre en carême, usage qui fut pratiqué aussi en Normandie – et finança la célèbre Tour de Beurre de la cathédrale de Rouen…

Cependant, le carême ne laissait pas aux bouchers de l’Ancien Régime comme seule alternative la prison ou le chômage car, parmi les poissons autorisés, se trouvaient, curieusement, quelques oiseaux…

Alors que les baleines et autres mammifères marins étaient interdits, pas en tant que tels, mais parce que leur chair présentait tous les caractères du « gras », (chair rouge, lard, graisse fondue), à l’inverse, des volatiles aquatiques, nourris de poissons, étaient admis dans la catégorie du maigre. Sans parler du castor, animal amphibie, fort prisé des moines… Qui était chair et qui était poisson ?
Comment s’y retrouver ?

On trouve dans les Mémoires de Madame Campan la solution à ce problème qui se posa à l’une des filles de Louis XV : « Madame Victoire n’était pas insensible à la bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les plats qu’elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d’eau qu’on lui servait souvent pendant le carême. Il s’agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner : le prélat prit aussitôt le son de voix positif, l’attitude grave d’un juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu’il avait été décidé qu’en un semblable doute, après avoir faire cuire l’oiseau, il fallait le piquer sur un plat d’argent très froid : que si le jus de l’animal se figeait dans l’espace d’un quart d’heure, l’animal était réputé gras ; que si le jus restait en huile, on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire fit faire aussitôt l’épreuve, le jus ne se figea point ; ce fut une joie pour la princesse qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. »

Très curieusement, c’est exactement la même technique, tirée du bulletin d’une paroisse famélique de Ménilmontant que Léon Bloy, éberlué, recopie, pendant le carême de mars 1910, dans son Journal : « Sous le nom de viande, il faut entendre la chair de tous les animaux à sang chaud qui naissent et vivent sur la terre. Pour les oiseaux aquatiques qui vivent moitié dans l’air et moitié dans l’eau, on n’admet généralement, les jours d’abstinence, que ceux dont le jus en refroidissant ne se coagule pas et reste huileux !!! [sic] » Après ces trois points d’exclamation, Bloy ajoute les noms de toutes ces bestioles, une trentaine, du vanneau huppé au canard morillon, et cet admirateur de Napoléon commente d’un : « Ô Cambronne ! …
Après cette liste de victuailles autorisées par la pénitence moderne, ce serait un blasphème de penser seulement à Dieu, mais je demande à tous les astres, silencieux témoins de l’hypocrisie humaine, si jamais on s’est foutu des pauvres comme ça ! »

Et Léon Bloy était fort catholique…

L’absurdité d’avoir rétabli des lois de pureté et d’impureté alimentaires particulièrement grotesques dans une religion qui n’était pas censée en comporter, l’hypocrisie qu’il pouvait y avoir à considérer un plateau de fruits de mer, un homard grillé ou un bar au sel comme des plats de pénitence, et la perte du sens originel de ce geste, qui consistait à se priver pour faire aumône aux pauvres, trouvèrent un écho à Rome dans les bouillonnements du dernier concile Vatican II, après lequel, en 1966, le pape Paul vi publia une Constitution apostolique sur la Pénitence (Poenitemini), qui modifia les règles élaborées pour le carême.

Les catholiques romains entre les âges de dix-huit et cinquante-neuf ans sont tenus de jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, et de s’abstenir de viande, mais les seuls vendredis de carême. L’abstinence est élargie à de nombreux aliments, dont le jus de viande, et le choix laissé à chacun de choisir de quoi il se priverait, et aux évêques locaux les œuvres de charité ou de piété à entreprendre pour leur communauté pendant ce temps-là.

Quand je suis allée en Californie, au printemps dernier, les catholiques avaient décidé, comme sacrifice de carême, de trier leurs ordures ménagères…

Une vraie révolution !

http://laregledujeu.org/2011/11/10/7689/le-christ-un-nouveau-regime/

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Ici, ça va... J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes.

24 Septembre 2017, 03:57am

Publié par Grégoire.

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

« Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. »

On entre dans le roman de Thomas Vinau en poussant une porte qui grince et s’ouvre sur l’intérieur silencieux d’une maison inhabitée depuis plusieurs années. L’endroit est assez sain et agréable pour qu’un jeune couple décide de s’y installer.

À eux de rénover la demeure et la cabane attenante, d’y trouver leurs marques et de s’y poser. La démarche s’avère un peu plus délicate, et en même temps, on le comprend très vite, nécessaire, vitale, pour le narrateur qui ne retrouve pas ici un lieu d’habitation ordinaire. C’est dans ces murs, et surtout au dehors, dans les herbes folles, au milieu des vignes, à proximité de la rivière, qu’il a passé son enfance et engrangé des souvenirs heureux jusque ce que la mort brutale de son père ne vienne rompre l’équilibre, donnant libre cours à l’angoisse et à ses crises répétées.

« Il aimait la pêche. Le foot. Il aimait réparer les transistors. C’est ce que ma mère m’a raconté au téléphone quand je l’ai appelé après mes crises. J’avais besoin d’en savoir plus. D’en savoir un peu. De pouvoir l’imaginer. C’est la moindre des choses que de pouvoir imaginer son père. À défaut de le connaître. »

C’est en se réappropriant la part la plus sensible de son histoire qu’il crée, avec patience et lenteur, un présent où l’on perçoit, à chaque instant, une harmonie entre lui et celle qui partage ce quotidien où le travail physique permet au corps d’éprouver, chaque soir, une fatigue salvatrice. Cela n’empêche pas la peur de rôder.

« Je me méfie. J’ai toujours peur que ça ne dure pas. Dès qu’il y a un moment de bonheur, de paix, je me répète que ça ne durera pas. Que le temps est un menteur. Qu’avoir quelque chose c’est commencer à le perdre. C’est comme cela que je fonctionne. C’est ce que la vie m’a appris. »

Ce fatalisme latent n’entrave pas sa volonté de vivre chaque instant avec intensité. C’est sa façon de maintenir la fragilité à distance. C’est aussi ce qui l’incite à confirmer ce que dit le titre du livre : Ici ça va. Ce qui peut laisser penser qu’ailleurs ça n’allait probablement pas. D’où ce besoin de reprendre en main son existence à l’endroit même où elle s’est un jour partiellement arrêtée.

Thomas Vinau mène son roman en multipliant les chapitres très courts. Son écriture est simple et efficace. Il lui faut peu de phrases pour brosser un décor, un pan de paysage, un parcours dans les vignes, une fin de journée paisible, un feu de broussailles... Pas de détails superflus, très peu d’adjectifs. Un tempo vif et une respiration soutenue et maîtrisée, à l’image de celle qu’adoptent les deux personnages que l’on suit, reconstruisant patiemment quelque chose qui s’affirme, au fil des mois, bien plus fort que les murs de leur maison.

« Et puis il y a la lumière. Omniprésente. On dirait parfois qu’elle monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d’escalier. »

«J’apprends à ne plus écouter la chanson lancinante de mes plaintes. J’apprends à rire plus fort. J’apprends à recommencer.» 

 

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J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

22 Septembre 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu...

« Lisez donc, sans scrupule ! »  Le conseil donné par l'abbé à sa jeune correspondante peut sans doute faire sourire quelques esprits se croyant émancipés. De fait, il nous replonge dans les tourments et les tournants d'un christianisme désormais si loin du nôtre qu'il faut un petit effort mental pour y accéder. Nous regardons de trop haut ou de trop loin cette époque où l'Église se frottait à la République, oubliant qu'elle fut une ère de conversions et d'intense rayonnement catholique, artistique, mystique. Pour y entrer pleinement, faut-il donc convoquer Huysmans, Léon Bloy, Péguy, Claudel, Bernanos, Élisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux, les poètes jusqu'à Max Jacob ? 

Quand elle écrit à celui qui est un peu l'aumônier du Tout-Paris, son confesseur mi-littéraire mi-mondain, Marie Noël n'est pas la poétesse que nous commençons à redécouvrir, pile un demi-siècle après sa mort, et alors que l'Église catholique a ouvert la cause de sa béatification. C'est une femme de 35 ans qui erre de crise en drame. Jeune Auxerroise à l'enfance préservée et cultivée, Marie Rouget – son nom de famille – a subi la mort de son petit frère à la veille de Noël – d'où le pseudonyme sous lequel elle est passée à la postérité –, la déception amoureuse, la crise religieuse et la dépression nerveuse. Cette matière sombre, une alchimie intime la transforme bientôt en poésie lyrique, dont les Chants de la merci,publiés en 1930. 

La parution de la correspondance entre Marie Noël et l'abbé Mugnier, excellemment présentée par Xavier Galmiche, n'est pas une simple curiosité pour érudits, mais un authentique événement littéraire, spirituel et intellectuel. Le merveilleux titre, J'ai bien souvent de la peine avec Dieu, donne le ton. On entre dans une conscience profondément travaillée par le désir et la douleur de chercher, une mystique trempée dans un grand feu. « Croire !... Croire ! Comment expliquer ? » Marie se débat « jusqu'à l'abîme, jusqu'à l'angoisse de sentir (s')échapper dans un infini de plus en plus vaste », faisant quelque peu craquer « les contours arrêtés de (sa) foi catholique ». Loin de l'inhiber, l'abbé l'encourage à découvrir Baudelaire ou Walt Whitman et l'aide à se libérer intérieurement. Le directeur de conscience ne se montre jamais avare de formules marquantes, parfois déconcertantes quand il lui écrit, en 1925 : « Vos vers sont magnifiques, émouvants au-delà de toute expression. Mais à votre place je ne les publierais pas... encore. » Il est proprement fascinant de voir Marie Noël grandir sur tous les plans. Insensiblement, l'échange épistolaire privé devient un monument de complicité et d'écriture, la relation se rééquilibre à mesure que l'abbé vieillit et que l'écrivaine s'affirme. Ces lettres s'imposent comme un (futur) classique de la spiritualité, un peu comme les écrits de la petite Thérèse dont, à maints égards, on entend ici l'écho.

 

J'ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance, de Marie Noël, et de l'abbé Mugnier, Cerf, 25€.

 

 

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Victor Hugo et Dieu...

20 Septembre 2017, 03:58am

Publié par Grégoire.

Victor Hugo et Dieu...

Dans son récent ouvrage : Protée et autres essais (1), le brillant analyste littéraire Simon Leys fait revivre Victor Hugo en exil à Guernesey et décrit la solitude du poète. Hugo, écrit-il, « se retrouvera bientôt avec seulement deux interlocuteurs _ mais ceux-ci au moins étaient à sa mesure _, Dieu et l'Océan ». Depuis longtemps, la démesure de Dieu hantait le grand poète, et l'exil ne faisait qu'aviver sa curiosité, exalter son inspiration, la fièvre intellectuelle qui le portait à se mesurer avec la divinité et avec la parole humaine prétendant l'atteindre. On ne sait plus guère qu'un immense poème finira par porter le titre solaire : Dieu, et fut le résultat inachevé de plusieurs épisodes littéraires dont l'histoire est complexe, l'élaboration laborieuse, reflet gigantesque d'une effervescence intérieure que défiait ce Dieu obsessionnel.

La quête de Dieu traduite en « épopée métaphysique », il fallait être Hugo pour s'y aventurer, et pas comme Dante composant une « divine comédie », mais comme un esprit vorace, multiple, ambitionnant l'universel, obstiné à affronter la question qu'il eût souhaité être la question du siècle. Le théologien Jean-Pierre Jossua, dans Pour une histoire religieuse de l'expérience littéraire (2), lui dédie deux études magistrales et écrit : « Après tout, c'est bien, malgré des longueurs, des platitudes, d'incroyables cocasseries parfois, la seule oeuvre de poésie religieuse de quelque ampleur que le XIXe siècle ait vue naître en France. »

La renommée de Hugo est restée telle, après les obsèques nationales, que les tentatives d'exploitation idéologique n'ont pas manqué. Certaines entreprises apologétiques ont voulu le mobiliser en faveur d'un catholicisme « intégral » ; il suffisait d'un montage naïf de citations pour édifier un monument flatteur pour les chrétiens. Charles Péguy ne l'entendait pas du tout de cette oreille : « Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas... Vaguement panthéiste... chrétien, c'est certainement ce qu'il fut le moins ; il ne le fut pas du tout. »

Un poète que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et agir

L'oeuvre reconstituée et relue par une critique honnête n'autorise ni les interprétations trop édifiantes ni les dénégations outrancières de Péguy. Il s'agit de Dieu et d'un homme, un poète, que la foi en Dieu n'a cessé de faire écrire et de faire agir. C'est ce que démontre Emmanuel Godo, dans un essai pénétrant, méthodique et profond : Victor Hugo et Dieu (3). Cette concision convient au face-à-face que poursuit le poète des grandeurs, qui cherche à penser seul, à épuiser les possibilités du poème, conscient cependant que l'impossibilité est au bout de la parole. Emmanuel Godo a pris le parti de chercher Hugo dans ses écrits tout au long de sa vie. L'essayiste arrive à la conclusion que, chez Hugo, la foi en Dieu « détermine ses recherches esthétiques, sa philosophie de l'histoire, sa conception de l'éthique et son engagement politique », et l'auteur s'avance jusqu'à écrire, au risque de l'ambiguïté, que « l'on peut considérer Hugo comme l'un des écrivains les plus mystiques du XIXe siècle ».

Jean-Pierre Jossua avait précisé les termes d'une analyse décisive quand il écrivait : « Hugo, l'un des très rares poètes de notre langue dont l'oeuvre comporte une visée non seulement vaguement religieuse mais réflexivement théologique, et de surcroît l'un des seuls poètes français authentiquement »

populaire. L'oeuvre de Hugo, en dehors même de Dieu, atteste, aussi bien dans ses romans célèbres que dans L'Art d'être grand-père ou Les Contemplations, que l'argumentaire et la symbolique vont au-delà de la dissertation métaphysique, d'une exaltation piétiste. On ne pourra tirer Hugo du côté de l'athéisme, car s'il est une position qu'il a condamnée, c'est l'athéisme ; les choses sont moins nettes pour le panthéisme que l'on a souvent discerné dans des formules ambivalentes.

Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu

Hugo parle de Dieu surabondamment et son discours sur Dieu (théologie) s'impose à l'étude proprement religieuse par son insistance et son parcours. Il parle sur Dieu et il parle à Dieu ; il parle de l'homme à cause de Dieu, pour la cause de Dieu. Son itinéraire, qui est parti de l'influence voltairienne héritée de sa mère, aurait pu se stabiliser dans un culte de l'Etre suprême. Avec le projet de tracer le chemin qui conduit à la question de Dieu tout être pensant, il a indiqué les stades de la recherche qui tiennent à évacuer, dans la théologie courante et dans les opinions croyantes, les images du Dieu vengeur, voire du Dieu clément.

Pris au piège de l'anthropomorphisme, le poète l'exploite dans la profusion métaphorique et symbolique nécessaire à l'originalité de sa poésie. Dans l'évolution de l'interrogation spéculative, l'athéisme est le degré zéro ; l'esprit traverse les stades du scepticisme, de l'agnosticisme, du manichéisme écartelé selon l'habitude entre bien et mal, du polythéisme, règne des dieux du paganisme, de la religion promulguée par Moïse, du christianisme. Les stades ultimes en dessineront le dépassement : une forme de rationalisme avec le mythe du Progrès, doté de la plus grosse des majuscules ; le mysticisme culminant dans un Dieu qui se révélerait enfin et exigeant la contemplation.

C'est l'achèvement que Hugo accuse le christianisme de ne pas favoriser comme il devrait. L'Eglise catholique pour sa part a trahi les Evangiles, abandonné l'absolu pour les compromissions, combattu la liberté, intronisé le prêtre à la place de Dieu qui appelle les prophètes et les mages. Hugo ira au terme d'un procès qui n'est pas vulgairement anticlérical, en dépit des apparences. Il achoppera contre ce qui le fascine : l'Infini, l'Inconnaissable, l'Innommable, mais ces frontières qui ne se laissent pas abattre sont un stimulant perpétuel. De l'in-connaissance à la volonté de connaissance, du doute permanent à l'affirmation tout aussi persévérante, on est avec Hugo dans des problématiques qui ne sont pas de son invention et auxquelles il ne peut offrir d'autre issue que le drame contradictoire : choc de l'infini et de l'indéfini, conscience du mystère.

Une sorte de christianisme social se profilait dans ses engagements

La croyance minimaliste du déisme aurait pu séduire ce puriste véhément qui rejetait toute religion instituée. Il l'a éludée par l'affirmation d'un Dieu personnel, du « Dieu vivant » et d'une Providence, par son acceptation de la prière, de l'espérance, en désespoir de cause, et son appel à l'amour. L'amour était le dernier mot du divin mais d'abord de l'humain. Hugo disait des Misérables que c'était « un livre religieux » et on a souvent et sans difficulté salué l'évangélisme qui colore ce roman universellement connu. Une sorte de christianisme social, qui ne disait pas son nom, se profilait dans ses engagements sociaux et politiques. Il tenait la Révolution française pour « le plus grand pas de l'humanité depuis Jésus-Christ ».

Que la littérature soit un « lieu théologique », l'oeuvre de Hugo en apporte une illustration aussi voyante qu'est prolixe sa poésie. Elle a quelque chose à proposer à la théologie « officielle » et pour le développement du langage religieux. Elle enrichit le champ théologique, le prolonge, l'enlumine et l'illumine, mais souvent elle le perturbe et le dévoie. Une recherche occultiste de l'au-delà a fait déraper le théologien amateur vers les tables tournantes. Il n'a pas pu se soustraire, quelle qu'ait été son aversion pour le dogmatisme, à un échafaudage doctrinal par préceptes et principes, et c'est à une théologie personnelle qu'il travaillait sans l'admettre.

Hugo est un cas embarrassant pour beaucoup de nos intellectuels, et depuis le XIXe siècle. Emmanuel Godo, qui n'y va pas de main morte, écrit : « Que Hugo puisse être un immense écrivain et un authentique chercheur de Dieu, voilà qui dérange la doxa d'une certaine pensée contemporaine. » Ce n'est peut-être pas le mot de la fin.

Lucien GUISSARD

(1) Gallimard.

(2) Beauchesne, 1985.

(3) Le Cerf, 2002. Vient de paraître aussi : Hugo et la Bible, d'Henri Meschonnic et Manako Ono, aux Editions Maisonneuve et Larose.

 

 

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Le paradis c'est d'être là...

19 Septembre 2017, 04:40am

Publié par Grégoire.

Le paradis c'est d'être là...

"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente, role identités, fonctions (...).

Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire."

Christian Bobin, l'éloignement du monde.
 

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Tout ce qui braille n'est pas orfraie mais m'effraie ...

18 Septembre 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

Après Freud et la psychanalyse, Onfray s'aventure sur le terrain de la Bible : au secours !

Après Freud et la psychanalyse, Onfray s'aventure sur le terrain de la Bible : au secours !

Rien de nouveau sous le soleil

Michel Onfray a gratifié le grand public d’un long article de trois pages dans Le Pointdu 7 juin 2012 à propos du dernier ouvrage de Jean Soler « Qui est Dieu ? ».

Il se trouve que j’apprécie les travaux de Michel Onfray et ses conférences. Son goût pour un certain épicurisme et les philosophes délaissés n’est pas fait pour me déplaire. Par ailleurs, j’ai lu et suivi de longue date les différents ouvrages de Jean Soler sur la Bible, dont on peut en effet apprécier l’érudition classique malgré son fiel.

Michel Onfray fait grand cas du travail de Jean Soler, présenté comme une immense figure intellectuelle, un héros de l’esprit menant courageusement une guerre salvatrice contre l’hégémonie monothéiste au profit de la réhabilitation du bien précieux perdu par l’occident : la culture polythéiste, autrement supérieure. L’acteur principal de cette mise sous le boisseau du meilleur de la culture humaine, Athènes, au profit d’une ville honnie, Jérusalem, est bien entendu le juif (avec un petit j, c’est-à-dire l’adepte de cette doctrine à combattre)… C’est simple, limpide… Sur trois pages, Onfray se lâche en affirmant un tas de contrevérités, d’imprécisions, d’affirmations caricaturales tout en faisant croire au lecteur qu’on vient de découvrir enfin, grâce à l’héroïque Soler, comparé au grand Nietzsche, une vérité qu’on voulait si longtemps nous cacher sur la véritable identité de l’affreux et sanguinaire despote de notre culture : le Dieu du monothéisme, dont le Juif (que j’écris avec une majuscule car identité et religion sont ici indissociables), à la fois son esclave et son agent, ne vaudrait pas mieux que la caricature divine dont il se croit l’élu…

Cependant, contrairement à ce qu’affirme dans son article Michel Onfray, Jean Soler ne fait nullement dans la nouveauté. Je dirais même qu’il ressort des vieilles lunes avec un dogmatisme de premier de la classe qui récite une leçon bien apprise. Jean Soler viendrait casser six idées reçues, ce que nul avant lui n’aurait osé faire. Ce héros intellectuel déboulonnerait une bonne fois pour toutes l’immonde et sanguinaire Dieu d’Israël responsable de 2000 ans de malheurs et de guerres sans fin. Le monde intellectuel, l’Université au premier chef, par conventionnalisme, bouderait Soler, on l’accuserait même d’antisémitisme, ultime arme des censeurs à court d’argument, ce héros digne d’un autre briseur d’idoles mal reconnu, Onfray lui-même.

Examinons les six points de Soler, présentés par Onfray comme révolutionnaires :

1. Contrairement à ce qu’on croit, la Bible n’est pas si ancienne et n’aurait pas la primauté car contemporaine des grandes œuvres philosophiques grecques. C’est juste. Mais Michel Onfray semble ignorer que toute personne, quelque peu érudite en matière biblique, connait ce fait. De nombreuses recherches dans ce domaine ont été publiées et si quelqu’un s’intéresse à ce genre de sujet, je lui conseillerais plutôt la lecture de Thomas Römer, qui est un bibliste sérieux, que celle de Jean Soler… En fait de nouveautés, Michel Onfray, en fin connaisseur des textes philosophiques qu’il est, devrait savoir que le grand Spinoza avait déjà affirmé cela dès le 17e siècle… Thèse largement reprise, argumentée et divulguée depuis par les divers chercheurs dont bon nombre d’universitaires israéliens, dont certains portent la kipa… Qui ignore aujourd’hui que les textes antiques ont une histoire rédactionnelle complexe ?

2. « La religion juive n’est pas monothéiste mais monolâtrique » affirme Michel Onfray, le Dieu des Juifs serait une idole qui a bien réussi… Le problème dans cette affirmation est la confusion entre la préhistoire du judaïsme, qui puise en effet dans un fonds culturel polythéiste et « la religion juive » qui a traversé toutes sortes de phases et n’a pas fini de le faire. Là encore, rien de neuf sur l’histoire et nombre de savants travaillent à ces sujets depuis 150 ans… Mais de quels « Juifs » parle-t-on et de quelle époque ? Onfray qui sait, tout comme Soler, la valeur du langage se permet d’affirmer une généralité éternelle « La religion juive n’est pas monothéiste »… Donc, en toute logique, les synagogues sont des lieux d’idolâtrie où l’on affirmerait la supériorité d’une divinité sanglante sur ses concurrentes… Lamentable raccourci et simplification historique. Si Michel Onfray était meilleur lecteur de la Bible, il saurait que celle-ci présente effectivement les hébreux comme idolâtres et les fustige pour cela, mais que le terme « Juifs » n’apparait que dans le livre d’Esther, fort tardif, à une époque où le véritable monothéisme est un acquis et le stade de la monolâtrie, un lointain souvenir. Il saurait surtout que la Bible ne tient pas de discours théologique uniforme (d’où son intérêt et sa longueur d’ailleurs) et qu’au bout du compte l’enseignement du monothéisme s’y trouve bien, contrairement à ses allégations simplificatrices. Pour moi, « la religion juive » est celle que je pratique, bien loin des idées reçues et des assertions de Michel Onfray et elle puise dans un réservoir de 3000 ans de textes les plus divers, y compris les textes universitaires les plus critiques.

3. Pour Onfray, la Bible ne connait pas l’universel et incite les Juifs à écraser les autres… Un peu court, comme affirmation ! (sans parler de relents nauséabonds de conspirationnisme). Au contraire, le plus étonnant dans la Bible, c’est qu’un petit peuple montagnard isolationniste en soit arrivé à une vision universaliste, affirmée à de nombreuses reprises. On la trouve dans l’idée d’ancêtre unique à toute l’humanité présentée comme une grande famille égalitaire ; dans l’idée de la possibilité de construire une paix fraternelle universelle exprimée chez plusieurs prophètes, notamment Isaïe ; dans l’ordre de respecter l’étranger « car tu as été toi-même étranger », « tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lévitique 19,34) qui est répété à de nombreuses reprises, ainsi que dans bien d’autres passages qui abondent en ce sens. Il est vrai que les Juifs ont toujours agacé par leur particularisme qui peut parfois être sujet à critique, le vilain Haman du Livre d’Esther ne s’en gêne pas… Mais on sait ce que cet agacement peut engendrer dans l’Histoire humaine et combien de Juifs en ont payé le prix. Ce qui devrait inciter Onfray et Soler à un semblant de décence au moment d’avancer ce genre d’allégations et au moins les argumenter avec finesse. Certes la Bible, livre d’une grande complexité, n’a pas le monopole de la morale et de l’universel, mais elle énonce bien une morale universelle que la lecture révisionniste de Soler ne peut évacuer d’un revers de main, en la réduisant à ses seuls aspects particularistes ou ritualistes.

4. Paradoxalement, Onfray reproche à la Bible de ne pas avoir affirmé clairement l’immortalité de l’âme et la résurrection. C’est vrai, et réjouissons-nous de cette liberté dogmatique digne des pré-socratiques ! Les rabbins du Talmud en étaient d’ailleurs gênés et cherchèrent à prouver assez maladroitement que leur idée de résurrection s’inscrivait bien dans le texte biblique. Ce point de doctrine était même une des polémiques entre Juifs pharisiens et Juifs sadducéens au 1er siècle avant JC. Là encore, donc, comme innovation, on fait mieux : Soler a 2000 ans de retard ! Mais cela veut-il dire qu’il n’y avait pas de spiritualité chez les prophètes, ou même les sadducéens, comme l’affirme Michel Onfray ? Il semble avoir une idée bien étroite et dogmatique de la spiritualité, qui ne passerait que par la résurrection ou l’éternité de l’âme et contredit donc ici son propre discours philosophique…

5. Onfray nous dévoile une vérité soigneusement cachée : le Cantique des Cantiques parle de l’amour charnel, c’est un texte érotique ! Voilà l’incroyable découverte de Jean Soler ! On se roule de rire… (Quoi, Salomon, vous êtes Juif !) Mais il faudrait être vraiment aveugle pour ne pas le voir : « Tes seins, ta bouche, tes cuisses, le levier de la porte, la serrure,… non tu ne rentreras pas ! » Gainsbourg n’a rien inventé et personne ne s’y est jamais trompé, même si une lecture symbolique et mystique fut mise en avant chez les religieux. Onfray prend les lecteurs du Point pour des enfants de chœur ! N’eut-il pas été plus digne de la pensée de l’auteur de s’interroger sur ce choix délibéré d’un texte érotique par les mystiques et les chefs du puritain monothéisme ?

6. Onfray assène : le Dieu d’Israël est exclusivement ethnique et séparatiste… la preuve : les lois alimentaires et de pureté pratiquées par les Juifs… Comment un philosophe, forcément retiré régulièrement dans son pré carré bien gardé pour pouvoir écrire son œuvre universelle peut-il écrire des choses aussi terre à terre et caricaturales ? Ne connaît-il pas ce genre de lois sur la pureté chez ses chers Grecs ? Ne sait-il pas la vertu d’une discipline intérieure ? Quelle contradiction entre ces règles et les principes de l’Universel ? Voilà bien une affirmation simpliste. Mais là encore, rien de neuf, c’est la reprise d’un vieux thème antijudaïque, celui d’une époque où l’on jetait volontiers les Juifs dans les puits ou sur les bûchers pour leur apprendre les vertus de l’universalisme chrétien…

Le reste de l’article ne présente rien de bien nouveau non plus, Onfray, à la suite de Jean Soler, croit devoir prendre une pose héroïque quand il ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes… S’il lisait un peu plus les biblistes et les historiens des religions, il se rendrait vite compte que le très savant et génial Jean Soler compile, vulgarise, avec un certain talent, mais ne dit rien au fond de bien original.

Ensuite, Onfray nous offre une révision du commandement « tu ne tueras point » qui, selon lui, ne concernerait que les membres de la tribu juive : les autres, on pourrait les massacrer comme bon nous semble… Là encore, en parlant d’un texte ancien, le mot « juif » est bien mal venu et plein d’ambigüité. Mais surtout, « tu ne tueras point » est une traduction discutable qu’il faudrait plutôt comprendre « tu ne commettras point de meurtre » ou « tu n’assassineras point », même sans savoir l’hébreu, il est facile de comprendre la différence entre « assassiner » et « tuer ». On peut pratiquer la peine de mort, sans pour autant assassiner… nuance à la portée d’un philosophe. Certes la Bible parle de condamnation à mort et décrit nombre de massacres, avant tout dans un but édifiant typique de son époque, mais cela ne veut nullement dire que c’est une question de Juifs ou pas (voir la fin du livre des Juges où l’on se massacre entre « frères », ou même l’épisode du veau d’or ou de Coré dans le Pentateuque). Le judaïsme a certes développé une législation à deux vitesses entre citoyen et étranger, que l’on peut critiquer, mais comme tous les systèmes de l’époque, y compris grec, et qui inspire notre système de citoyenneté actuel. L’accusation de restreindre l’interdit du meurtre aux seuls Juifs est grave et digne cette fois des pires rumeurs médiévales reprises au siècle dernier avec les conséquences que l’on sait : les Juifs solidaires entre eux empoisonnent les autres par haine du genre humain, et sont donc empoisonnables…

Puis Onfray nous fait verser une larme sur les Cananéens exterminés par « les juifs » (sic), grands massacreurs devant l’Eternel, contrairement aux très pacifiques Grecs…

Ici on touche au fond de l’absurde et de l’inexactitude, mais surtout à l’indécence pour ne pas dire l’abject.

Tout d’abord, en bon adepte de la critique biblique et de la rationalité, Onfray devrait savoir que le massacre des Cananéens n’est qu’une pure légende contredite par l’archéologie et le texte biblique lui-même. Il devrait savoir également, grâce à la même critique universitaire qu’il invoquait pour démolir l’ancienneté biblique, que les Hébreux sont eux-mêmes des Cananéens, même langue, mêmes divinités, dont le fameux El, sévère Dieu supérieur les conduisant à la monolâtrie, avant l’étape suivante… Que les terribles passages de massacres du livre de Josué ou ailleurs dans la Bible, choquent notre sensibilité humaniste, rien de plus normal et de plus légitime. Mais que cela fasse du judaïsme et du monothéisme en général le terreau obligatoire de l’extrémisme et l’inventeur du génocide, c’est vraiment tenir un raisonnement très superficiel et étaler ses préjugés au grand jour. Jean Soler oppose les Grecs épris de paix aux Juifs belliqueux… Faut-il rouvrir les classiques helléniques pour se remémorer les guerres entre cités, enlèvements, massacres et viols ? Faut-il rappeler les interminables luttes entre Sparte et Athènes et la politique hégémonique de cette dernière dont la cruauté envers les vaincus frappa Aristophane ou Xénophon ? Onfray ne sait-il pas la vantardise sanguinaire des Anciens, qui agissaient d’ailleurs moins qu’ils n’écrivaient, alors que les modernes font l’inverse… Cette vantardise et ce goût pour le sang versé sont communs à toute la littérature antique et aux bas reliefs, de la lointaine Mésopotamie jusqu’aux Romains, en passant par les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux et bien d’autres. Mais l’athéisme occidental, dont Onfray se veut le porte drapeau, après ses dizaines de millions de victimes au nom d’une rationalité nationale parfaitement athée, massacrées comme jamais on ne le vit auparavant dans l’histoire humaine, n’est pas si bien placé que cela pour donner des leçons au reste du monde ou dresser un doigt accusateur contre le monothéisme.

Il est un fait que la Bible relève et cherche à résoudre dès ses premières lignes : l’être humain tue son prochain et a beaucoup de mal à s’arracher à ce rôle de Caïn et au cercle vicieux de la violence. L’accusation biblique, contrairement à ce que pense Onfray, est universelle et n’épargne personne, ni les Juifs, ni les Grecs, ni les hommes, ni les femmes… car s’il est un sujet de prédilection dans la Bible, ce n’est pas Dieu, mais bien l’humain dans son humanité la plus prosaïque, avec tous ses défauts exposés au grand jour et sous toutes les facettes possibles. Aucune figure biblique n’échappe à la critique.

Dans l’article d’Onfray, vient ensuite un parallèle doctrinal entre nazisme et judaïsme… On laisse à l’auteur la responsabilité de ses comparaisons d’un goût exquis. On ne relèvera que l’erreur historique : « les soldats du Reich allemand ne portaient pas par hasard un ceinturon sur la boucle duquel on pouvait lire : Dieu avec nous ». Or Onfray devrait savoir que ce ceinturon est très antérieur au régime nazi. Si c’est là la seule preuve de la ferveur monothéiste d’Hitler… avec quelques autres déclarations du Führer sur le « Tout-puissant », c’est un peu court. On pourrait opposer à ce grand admirateur de la culture polythéiste qu’est Michel Onfray, que s’il y a peut-être une ferveur religieuse dans le nazisme, ce serait plutôt sous la forme d’un retour aux bonnes vieilles valeurs du paganisme germanique, le culte du corps et des forces de la terre. Tout ce que le judaïsme déteste… Impossible me direz-vous, un païen, d’après Onfray, est forcément un homme de tolérance et un pacifiste, il suffit de regarder l’histoire glorieuse des empires de l’Antiquité pour s’en convaincre. Jean Soler, que l’on ne saurait bien sûr soupçonner d’antisémitisme, (impensable chez un esprit de cette trempe !), aime certainement beaucoup les Juifs (il fut diplomate en Israël, il doit en garder quelques nostalgies et mêmes des amis) mais déteste profondément le judaïsme, la culture juive et tous les monothéismes. Il n’aime pas non plus la « singularité » de la Shoa, « efforts désespérés à tout prix, jusque dans le pire malheur, pour accréditer l’élection par Dieu du peuple juif ». Si je comprends bien, les Juifs exploiteraient cyniquement la Shoa pour remettre en selle leur élection divine ! Faisons plaisir à Soler et Onfray. Admettons que la Shoa ne soit qu’un massacre parmi d’autres, rien que le juste retour de bâton après le précédent de Josué. Admettons qu’il n’y ait rien de singulier à aller chercher aux quatre coins de l’Europe, des vieillards, des femmes et des enfants dans le seul but de les éliminer. Admettons que tout cela soit un malheur normal et qu’il n’y ait pas lieu de faire de ce détail de l’Histoire, une singularité. Admettons également que l’Histoire juive – ses 2500 ans de diaspora, sa renaissance étatique et linguistique dans l’Etat d’Israël moderne – soit des plus banales. Admettons que la Bible soit un bien mauvais bouquin. Concluons une bonne fois pour toutes que ces gens-là nous ont assez cassé les pieds et qu’il est temps pour l’Occident d’en sortir ! Alors allons au bout de la logique d’Onfray : brûlons la Bible, Freud et quelques autres pour revenir exclusivement à Platon et Epicure !… Culture quand tu nous tiens !

Je ne connais pas les comptes que Jean Soler a à régler à travers ses « découvertes » et ses « combats héroïques » contre l’infâme. Je ne sais pas quels comptes Michel Onfray cherche à régler en montant au créneau pour promouvoir Soler l’incompris. Je sais seulement qu’en écoutant les conférences d’Onfray sur Freud, passé l’intérêt premier, j’ai ressenti un malaise dans ce besoin de tirer systématiquement sur le vieux docteur et « son goût immodéré pour l’argent »… En lisant l’article sur Soler, je ressens le même malaise, avec ici un indicateur troublant (lapsus de notre philosophe anti-freudien ?) : l’emploi quasi systématique dans cet article du terme « juif » alors qu’il est historiquement inapproprié et que les Juifs ne sont pas les seuls monothéistes, loin s’en faut (si en plus ils en sont toujours à la monolâtrie, qu’on les laisse alors tranquilles ces primitifs). Mais je ressens un plus grand malaise encore de voir un journal aussi sérieux que Le Point laisser passer des allégations aussi médiocres et mal à propos, au point de se demander si on lit du Onfray ou un avatar d’une médiocre littérature antijuive qu’on croyait dépassée, le tout dans un climat français où assassiner un Juif à bout portant ou le tabasser est devenu chose possible.

Je n’ai absolument rien contre la critique des excès religieux, au contraire ! En bon disciple de Moïse, je trouve salutaire de casser les tables sacrées et les idoles… En bon Juif je n’ai pas peur de l’autodérision. Comme chacun, je suis effrayé par l’éveil d’une religiosité extrémiste et bornée, y compris chez certains Juifs, qu’il est salutaire de critiquer et d’analyser. Mais il s’agit dans cet article du Point d’un lamentable et malsain jeu de massacre qui manque sa cible et discrédite profondément son auteur.

Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté DorVador Paris 20e

http://laregledujeu.org/2012/06/20/10192/les-bourdes-bibliques-de-monsieur-onfray/

L’article de Michel Onfray sur le site du Point.

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Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

16 Septembre 2017, 04:03am

Publié par Grégoire.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel

Par la pensée, je fais quelques pas dans le noir avec ton fantôme. Tu me précèdes. Tu parles, tu ris. De temps en temps tu te retournes et c'est à chaque fois le même miracle, le même soleil donné. La galette des rois de ton visage m'a ébloui pour la vie. Ta gaieté faisait toute ma théologie. J'ai sorti cette photographie d'une enveloppe : tu es devant un étang dont une lumière brune mange les roseaux. Tu tiens dans tes bras ton enfant encapuchonnée de blanc. Tu souris. C'est un jour en hiver. L'image a été prise il y a trente ans.

Ce qui brillait à cette époque n'est pas plus loin de moi que la fenêtre dont, en me penchant par-dessus le bureau, je peux agrandir ou diminuer l'ouverture. Le passé est à portée de main. Il n'est que du présent timide. Ce petit étang était comme un livre ouvert avec ses pages d'eau. Nous allions souvent le lire. La promenade le long de ses rives colorait nos âmes. Le ciel mangeait dans nos mains. Les oiseaux écrivaient sur des feuilles d'or. Nos rires ricochaient sur l'eau verte. Le temps a passé. La mort t'a menée dans son cloître où il y a tant de lumière que cela brûle les yeux. Un architecte a fait mon coeur avec une salle vide à l'intérieur - une coupole ceinturée de vitres. C'est là que j'écris.

En tournant mes phrases d'un degré de plus, je pourrais voir au loin l'enfant que j'étais rue du 4-Septembre, captif des roses du voisin. Des roses cramoisies, fusillées par le soleil. Par la fenêtre un merle siffle. Sa longue attente entre deux chants m'apprend cet art de vivre qui ne s'apprend pas. Une pluie fine court comme une petite fille autour de la maison. Elle ne dure pas. Les Japonais appellent « cortège nuptial de la renarde » ces averses qui traversent les beaux jours. Nos mesures du temps sont fausses. Si les saisons reviennent, c'est parce que nous ne comprenons pas ce qu'elles nous disent. Du jour où nous le comprenons, il n'y a plus de temps, plus de saison, plus rien que l'éternité modeste : la renarde et ses invités. Les oiseaux et leurs écrits mystiques. Les roses et leur coup de sang. Je ne suis plus retourné au petit étang. Le paradis n'est pas un lieu, mais une parole dont les ondes vont plus loin que toute raison connue.

Tout homme, même le plus égaré, est un jour blessé par un éclat de l'éternel - saisi par la beauté d'un chant ou d'une fleur qui l'arrache à sa vie pour toujours. Ton visage a eu pour moi cette force. Je le glisse dans l'enveloppe. Je n'ai pas besoin d'image pour le voir : j'ouvre la fenêtre un peu plus. J'entends le merle dont le chant faisait briller tes yeux. 

Christian Bobin.

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Un château suspendu dans les airs

14 Septembre 2017, 03:55am

Publié par Grégoire.

Un château suspendu dans les airs

L'idée de la sainteté. L'idée de la sainteté n'est pas une idée. C'est quelque chose qui passe, et dans ce passage ouvre une voie. Les lumières du printemps filent ainsi. Les clochettes du muguet s'allument comme si on avait appuyé sur un interrupteur, les yeux des fleurs se font cassants. La sainteté est cette électricité qui saisit l'âme et la sidère. Un printemps de l'univers. Le tout premier bal des atomes.

L'Occident a cru cerner la sainteté, l'a mise en cage dans la poitrine en cire de quelques hommes, quelques femmes. Mais la sainteté est le bien commun de tous. Elle peut même effleurer la pensée d'un criminel. Elle est vitale avant d'être religieuse. Quel adolescent n'a pas été, fût-ce une seconde, foudroyé par un rêve de pureté, un élan des reins de l'âme vers le soleil ? Toute sa vie, il restera une trace de ce foudroiement : une zone calcinée dans l'âme, un point où le monde ne vient pas, ni même la pensée. Car la sainteté n'est pas une chose pensable. Elle est l'ennemie intime de l'abstraction. Elle est faite de gestes, de voix, d'une science raffinée du silence, apprise auprès des fleurs ou dans le long cours d'un deuil.

Le paradis des larmes cache un sourire, comme un arbre derrière une pluie fine. La sainteté est ce qui nous empêche d'être des cadavres avant l'heure. Même sa nostalgie est agissante. Le sentiment qu'on pourrait vivre tout à coup - aimer, aider, flâner, perdre. L'Occident a fait de ses saints des grappes d'hommes et de femmes pâles, étranges. L'Orient, là-dessus, en sait plus que nous. Ses saints sont des épouvantails qui dansent. Rumi est un saint - ne serait-ce que parce qu'il se moque de l'être. 

J'ai vu parfois de très beaux accidents dans les yeux des gens. Une falaise qui s'effondre. Un ciel de craie bleue. Un océan de sainteté venait - oh, juste un instant - effondrer leurs certitudes avec leurs angoisses. On voit ça dans les yeux des mères quand ces yeux sont tournés vers leur enfant, et qu'une indulgence les élargit. On peut l'entendre dans le rire des amantes et le chuchotement des fleurs, ce saupoudrage de prières sur les prés. Il n'y a qu'une seule chose infiniment désirable. Ce n'est pas une chose, mais un château suspendu dans les airs. On y entre par le coeur, par la vie, par la mort. Pensez ce que vous voulez. Moi, je ne pense plus. Je regarde la lumière donner ses fêtes sur la terrasse. Un printemps en automne. Un sourire de l'autre monde. La gloire d'être vivant et de donner à boire aux absents. Car la sainteté a soif. Très soif. 

Christian Bobin.

 

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