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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Un bruit de balançoire

20 Juillet 2017, 03:38am

Publié par Grégoire.

Un bruit de balançoire

Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit. Le chemin était en pente, les cailloux rissolaient. Nous allions de l’été à l’automne comme on passe sans s’en rendre compte une frontière. Non : plutôt comme on marche sans les connaître sur d’anciennes tranchées.

Le sol était rempli de guerres et mon cœurs était en paix. Je suivais le corbillard invisible de mon manuscrit. Je l’avais relu la veille et, comment dire : c’était comme si j’avais regardé passer sur le fleuve de papier des troncs d’arbres flottant, s’entassant et ne bougeant plus.

Mes mots ne donnaient qu’une lumière morte. J’ai ramassé les feuillets, tout jeté. C’est ce cortège que je suivais le lendemain. Les funérailles de mes trouvailles. L’enterrement se terminait au bout du chemin, près de la voiture qui mangeait son foin. Je suis rentré dans la maison où mon enfance m’attendait. Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre. Tiens, écris, moi je vais me promener. Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L’enfant-moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée, granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je suis sorti. Il m’a semblé qu’il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça. Sa vie n’est rien qu’écrire. Le panda mange de l’eucalyptus, et lui de l’encre.

Christian Bobin, un bruit de balançoire.

 

Un bruit de balançoire

Pour la première fois, Christian Bobin livre un texte entièrement composé de lettres. Rares et précieuses, elles sont adressées tour à tour à sa mère, à un bol, à un nuage, à un ami, à une sonate. Sous l’ombre de Ryokan, moine japonais du XIXe siècle, l’auteur compose une célébration du simple et du quotidien. La lettre est ici le lieu de l’intime, l’écrin des choses vues et aimées. Elle célèbre le miracle d’exister. Et d’une page à l’autre, nous invite au recueillement et à la méditation.

« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique, et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine. »

https://www.editions-iconoclaste.fr/livres/bruit-de-balancoire/

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Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

17 Juillet 2017, 04:29am

Publié par Grégoire.

Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir. 

Christian Bobin.

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Un bruit de balançoire...

15 Juillet 2017, 03:29am

Publié par Grégoire.

Lettre à éditrice des éditions l'iconoclaste.

Lettre à éditrice des éditions l'iconoclaste.

 

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Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous.

13 Juillet 2017, 03:31am

Publié par Grégoire.

Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous.

 

Dans le cloître du XIIIe siècle une toile d'araignée du XXIe, entre deux piliers, palpitait au soleil. Au bout d'une allée, une porte donnait sur la salle où était exposé le retable de Grünewald - les ailes de chauve-souris de ses panneaux déployées comme jadis les bêtes clouées sur le portail des granges. Je ne le découvris d'abord que de loin. Le coup porta au coeur : ce fut comme voir une personne disparue s'avancer vers moi, indemne.

On sait l'origine du retable : un Christ couvert de pustules, mangé par la vermine comme le furent, au XVIe siècle, ceux qu'une infection du pain avait condamnés au « mal des ardents ». La racine du génie, c'est l'empathie, la grâce de bondir hors de soi, hors de sa carapace pour entrer au coeur de l'autre et en connaître toutes les douleurs, tous les secrets du feu destructeur. Le génie, c'est la capacité de guérir l'inguérissable. Ce Christ infâme, aux pieds monstrueusement déformés, cet homme-dieu comme il s'en trouve dans toutes les maisons de retraite, une âme desséchée dans une chair ruinée, c'était le sauveur proposé aux malades par le peintre : non pas le séduisant Palestinien, bruni par la marche au soleil salé de Tibériade, mais un pauvre diable, le mets favori de la douleur universelle, une proie pour chiens de chasse. Même la croix, dans son bois, souffre et se cabre. 

Cette vision couvre un premier panneau. Il y en a d'autres, mais je m'en tiens à celui-là. Écrire, c'est s'obséder, creuser à mains nues la montagne noire dressée depuis l'enfance devant nous. Voici le fruit de tes entrailles, Marie : il est pourri. Ce corps qui mystiquement a pris sur lui toutes nos détresses, on ne peut le contempler sans dégoût. D'ailleurs, on ne le contemple pas. Devant lui, par nécessité, on pense. Le mal des ardents nous aide à nous connaître, à sentir cet ensommeillement où nous mettons nos vies. L'éveil rentre en nous comme une épée. Il ne s'agit pas de peinture. Il s'agit de ressusciter dans le coeur ces vibrations qu'un rayon de soleil donne à une toile d'araignée. Éclairer comme un sourire éclaire. Devant le pire, ressusciter. C'était le thème du deuxième panneau, mais n'en parlons pas. Ne parlons jamais de ce qui est le plus précieux : on nous le volerait, ou cela mourrait d'être dit. 

Deux jours après, à l'entrée d'un grand magasin au Creusot, je me suis presque heurté à une jeune mère qui en sortait, poussant devant elle le char d'assaut d'une poussette double. Le visage de cette femme avait la pesanteur d'un bas-relief roman. Épais, carré avec dans les yeux la triste science d'un abandon infini. L'ange de la pauvreté l'escortait, ses ailes d'acier rouillé. Elle n'était pas belle, elle était - grâce supérieure - vraie, puissamment vraie comme le Christ du retable. L'art est une loupe qu'on tend au soleil pour en diriger les rayons sur le foin sec qu'on a dans la poitrine, qui nous tient lieu de coeur. 

Christian Bobin.

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2017/84/l-art-de-l-eveil-le-mal-des-ardents-27-06-2017-6440_236.php

 

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Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie

11 Juillet 2017, 03:30am

Publié par Grégoire.

Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie

La durée amoureuse n'est pas une durée. Le temps passé dans l'amour n'est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce.

Vous écrivez l'histoire de l'amour pur, l'histoire du deuil de l'amour pur. Il n'y a rien d'autre à écrire, n'est-ce pas. Il n'y a rien d'autre à chanter dans la vie que l'amour enfui dans la vie. Vous n'écrivez pas pour retenir. Vous écrivez comme on recueille le parfum d'une fleur vers sa mort, sans pouvoir la guérir, sans savoir enlever cette tache brune sur un pétale, comme une trace de morsure minuscule - des dents de lait, mortelles.

Dans le chant, la voix se quitte : c'est toujours une absence que l'on chante. Le temps de chanter est la claire confusion de ces deux saisons dans la vie : l'excès et le défaut. Le comble et la perte.

On pense qu'on a très peu de temps dans la vie, qu'un an dure comme un sourire, que dix ans passent comme une ombre et que, dans si peu de temps, il ne reste qu'une seule chance, qu'une seule grâce : devancer notre mort dans la légèreté d'un sourire, dans l'errance d'une parole.

Il a cinquante ans. C'est l'âge où un homme entreprend l'inventaire de ses biens. C'est quoi réussir sa vie. Ce qu'on gagne dans le monde, on le perd dans sa vie.

Il n'y a pas d'apprentissage de la vie. Il n'y a pas plus d'apprentissage de la vie que d'expérience de la mort.

La vérité est sur des tréteaux dans un cercueil encore ouvert. La vérité a le visage d'un mort. C'est un visage retourné comme un gant. Un visage sans dedans ni dehors. Un mort c'est comme une personne. Un mort c'est comme tout le monde. Tout va vers ce visage, comme vers sa perfection. La peur, l'attente, la colère, l'espérance de l'amour et les soucis d'argent, tout va vers ce visage comme vers un dernier mot. Le mort se tait pour dire en une seule fois. Le mort dit vrai en ne disant plus et si, sur lui, l'on jette tant de silence, c'est pour ne rien entendre.

Christian Bobin, la part manquante.

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Quel repos ?

9 Juillet 2017, 03:47am

Publié par Grégoire.

Quel repos ?

Le temps des vacances est synonyme de repos; mais quel repos ? Distractions momentanées ? Rencontres conventionnelles ? Joies sans lendemain ? Où trouver le repos ?

Car nous avons perdu le repos fondamental : et ce, depuis qu’un serpent doué de parole, nous poussa à nous emparer d’un fruit qu’il ne nous appartenait pas de posséder…

Bref, il y a une brisure fondamentale en chacun, source de toutes nos inquiétudes, angoisses, artifices, culpabilités et autres 'sida' spirituels, et qui nous fait croire qu’il faut beaucoup faire, beaucoup s’agiter, beaucoup jouir, beaucoup maitriser et beaucoup montrer extérieurement pour exister un peu…

Or, le grand désir du Père c’est qu’il veut me donner d’entrer dans son repos. Maintenant et de plus en plus.

Chaque matin, le psaume 94 nous fait entendre « aujourd’hui puissiez-vous écouter sa voix… sinon vous n’entrerez pas dans son repos ». Le repos du Père c’est Jésus ! Notre repos c’est quelqu’un pour moi, donné gratuitement, là, tout de suite. Mais nous, on n’y croit pas : « Quelqu’un que je ne vois pas ? comment ça ? est-ce possible ? »

Et, on refuse de se laisser entrer dans le repos du Père ! Pourquoi? Parce qu’on en reste aux mots prononcés, ramenés à une compréhension humaine, croyant que ce repos dépend de ce que je fais, devrais faire ou comprendre. Comme si l’évangile était un message, une morale, un projet liturgique, des chants pieux ou un truc à ma taille ! 

Or l’évangile c’est quelqu’un présent à tout l’univers, une présence pure, une présence totale, quelqu’un qui n’est qu’existence, toujours et partout il est : partout on respire du Jésus ! Nul ne peut s’y soustraire ! Toutes mes pensées, désirs, projets, phantasmes, imaginations lui sont présentes… et nous on ne veut pas tout vivre avec Lui, parce qu’on croit qu’il y a des trucs en nous qui ne l’intéresse pas…  Comme si il ne pouvait pas comprendre tout ce qu’on porte… Comme si il ne pouvait pas être LA réponse à tout nos désirs ou phantasmes…

Et, on refuse ce repos, parce qu’on reste en nous-même, prisonnier du petit univers sécurisé qu’on essaye désespérément de se forger… univers matériel, spirituel, religieux ou clérical, croyant que ce que je fais ou pense c’est toute ma vie.

Or, le Père me dit « écoute ma voix ». Ça veut dire quoi? Presque simplement ça : « Silence ! Tais-toi ! Suspend tes jugements, tes raisonnements, tes projets, brûle tes réponses, tes idées toutes faites… -parce que tu es ce que tu reçois avant d’être ce que tu fais-

« Écoute » : utilise toutes tes pauvretés, tes failles, tes médiocrités, réjouis-toi de tes impatiences, de tes ras-le-bol, de tes désirs les plus secrets pour demeurer constamment en attente : moi seul peux te combler. « Écoute »: sois dans cet état de réceptivité intérieure, pour qu’enfin je puisse débarquer et te faire connaitre le repos : depuis toujours Je Suis… tu es quelque chose de moi… j’agis sur toi, je t’attire actuellement à moi, là où tu ne maitrises plus rien… »

Bro.Grég.

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Ton sourire enflamme la nuit où je m'en vais confiant...

8 Juillet 2017, 04:13am

Publié par Grégoire.

Ton sourire enflamme la nuit où je m'en vais confiant...

La glycine a une couleur mauve frottée de blanc, si légère qu'elle semble tenir en suspension dans l'air indépendamment de la fleur. Ton sourire quinze ans après a quelque chose de ce secret flottement. Imperceptiblement détaché de toi il brille dans la nuit des temps comme la vérité de ta vérité, la fleur de ta présence.

J'aime tant les livres que je ne peux passer un jour sans poser ma main sur le front d'une page imprimée  pour sentir si elle a ou non de la fièvre

Il n'y a dans une vie que quatre ou cinq évènements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l'absolu. Ton sourire est un de ces évènements qui enflamment la nuit où je m'en vais confiant.

Je ne sais pourquoi je pense à ce foulard mauve que tu aimais porter à ton cou. La mort oublie toujours quelque chose - un objet, une image, un rien dans quoi la vie se précipite et se maintient, immense.

Quinze ans ont passé sans que ton sourire s'efface. On dirait même que sa clarté de perce-neige a grandi. Les morts travaillent à très long terme.

J'allais à Paris quand, par la vitre du train, j'ai été soudain appelé par les nuages. A leur vue les soucis dans mon cœur se sont effacés pour laisser la place à un hôte autrement plus important qu'eux: mon père, mort quatre ans après toi. Je n'avais rien pour écrire, aucun papier, j'ai noté ceci au dos d'un chéquier: "Les tendres nuages que je vois ébréchés dans le ciel bleu n'ont pas connu mon père et pourtant par leur consentement au réel qui les broie, ils me parlent très bien de lui.

...toute absence même légère parle de la mort.

Christian Bobin, Carnets du soleil.

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La vie n'est pas chose raisonnable

6 Juillet 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

La vie n'est pas chose raisonnable

" Personne n'a une vie facile. Le seul fait d'être vivant nous porte immédiatement au plus difficile. Les liens que nous nouons dès la naissance, dès la première brûlure de l'âme au feu du souffle, ces liens sont immédiatement difficiles, inextricables, déchirants. La vie n'est pas chose raisonnable.

On ne peut, sauf à se mentir, la disposer devant soi sur plusieurs années comme une chose calme, un dessin d'architecte. La vie n'est rien de prévisible ni d'arrangeant. Elle fond sur nous comme le fera plus tard la mort, elle est affaire de désir et le désir nous voue au déchirant et au contradictoire.

Ton génie est de t'accommoder une fois pour toute de tes contradictions, de ne rien gaspiller de tes forces à réduire ce qui ne peut l'être, ton génie est d'avancer dans la déchirure, ton génie c'est de traiter avec l'amour sans intermédiaire, d'égal à égal, et tant pis pour le reste. D'ailleurs quel reste ?"

Christian Bobin, la plus que vive.

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Exilé

4 Juillet 2017, 04:13am

Publié par Grégoire.

Exilé
Des heures passées dans un jardin de réfugiés.
 
 Car les jardins peuvent être aussi refuges.
 
 Et là,
 la moindre scène peut devenir représentation...
 
Jean-françois Debargue
 
 

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On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour

2 Juillet 2017, 04:41am

Publié par Grégoire.

On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour

Tu avais peu de biens. Des larmes et des rires, ce serait l'essentiel de ce que tu laisses comme héritage. Les larmes, n'en parlons pas.

Le rire, il roule dans la gorge de ta petite fille de quatre ans, Clémence, endiablée, joueuse, charmeuse, il éclate dans la voiture entre moi et ta grande fille de quinze ans, Hélène, tu sais comme on est à cet âge et comme on va vite à l'essentiel, elle me dit dans un voyage combien elle trouve désolantes, convenues, les plaques sur les tombes, et elle me fait part de son sou­hait, mettre une inscription : « à ma mère qui m'énervait souvent» - et nous éclatons de rire, elle et moi, bien sûr c'est impossible, le marbrier refuserait une telle commande et les gens seraient épouvantés de lire ça, mais je sais que tu te serais réjouie d'une telle parole d'amour.  

On n'a pas toujours besoin des mots de l'amour pour parler de l'amour, on a besoin du grave et du léger, pas du sérieux, surtout pas du sérieux, grave et léger, larmes et rires.

Christian Bobin, la plus que vive.

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Ce qui nous échappe dans la mort nous échappe déjà du vivant des personnes...

30 Juin 2017, 04:33am

Publié par Grégoire.

Ce qui nous échappe dans la mort nous échappe déjà du vivant des personnes...

Je t'ai toujours sue inaccessible même dans la plus claire proximité. Je t'ai aimée dans ce savoir.

Couverte d'enfants, mariée deux fois, prise dans mille liens -je n'ai jamais vu de personne plus libre que toi, plus libre, plus intelligente et plus aimante : puisqu'il s'agit trois fois du même mot, puisque chacun de ces mots, séparé des deux autres, est vide de nerf, de sens et de tout.

C'est imprévisible et cela vient de n'importe quel horizon : la nouvelle de ta mort m'est délivrée par petites touches, par à-coups, je crois à chaque fois l'avoir entendue, apprise, com­prise, et puis non, c'est comme si tu étais partie à l'étranger, sans laisser ton adresse mais en écrivant, et comme « là-bas» in'y a ni encre ni papier, tu te sers de n'importe quoi pour tes lettres, une odeur de seringa ou de violette, tes fleurs préférées, un mouvement des lumières, ou comme aujourd'hui l'image d'une allée d'arbres à la télévision. je ne sais pas pourquoi une si faible image me remet devant ta mort, ce n'était même pas un arbre réel, juste des points de couleur sur un écran et voilà, j'ai à nouveau appris que nous ne nous promènerions plus ensemble, que le bruit du vent dans les feuilles d'acacia avait divorcé d'avec la rumeur de ton rire, j'apprends chaque jour ainsi, il faut croire quj'oublie au fur et à mesure, nous, les vivants, sommes devant la mort de bien mauvais élèves, les jours, les semaines et les mois passent, et c'est toujours la même leçon au tableau noir.

Christian Bobin, la plus que vive.

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L'enfant-roi...

28 Juin 2017, 04:21am

Publié par Grégoire.

L'enfant-roi...

Au quinzième jour l'enfer était passé, définitive­ment. Pendant ces quinze jours je piétinais dans la mauvaise éternité des plaintes : j'avais l'impression que tu épousais le monde entier -sauf moi. C'est le petit enfant en moi qui tré­pignait et faisait valoir sa douleur comme mon­naie d'échange.

Et puis j'ai vu que tu n'écoutais pas ce genre de choses et j'ai compris que tu avais raison, profondément raison de n'en rien entendre : le discours de la plainte est inau­dible. Aucune trace d'amour là-dedans. Juste un bruit, un ressassement furieux : moi, moi, moi. Et encore moi. Au bout des quinze jours un voile s'est déchiré en une seconde. Je pour­rais presque parler de révélation. D'ailleurs c'en est une. Tout d'un coup ça m'était égal que tu épouses le monde entier. Ce jour-là j'ai perdu une chose et j'en ai gagné une autre. Je sais très bien ce que j'ai perdu. Ce que j'ai gagné, je ne sais comment le nommer. Je sais seulement que c'est inépuisable.

L'enfant furieux a mis quinze jours pour mourir.C'est peu de temps, je le vois bien: chez d'autres il règne infatigable, tout au long de la vie.C'est ton rire devant mes plaintes qui a pré­cipité les choses. C'est le génie de ton rire qui s'est enfoncé droit au cœur de l'enfant roi, c'est ta liberté pure qui m'a soudain ouvert tous les chemins.

Après la mort de l'enfant roi, et seulement après cette mort, l'enfance pouvait venir-une enfance comme un amour nomade, rieur, insoucieux des titres et des appartenances.

Christian Bobin, la plus que vive.

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Le grand délire de la jalousie

26 Juin 2017, 03:15am

Publié par Grégoire.

Le grand délire de la jalousie

Tu m'as fait connaître, pourquoi le taire, le grand délire de la jalousie. Rien ne ressemble plus à l'amour et rien  ne  lui  est  plus  contraire,  violemment contraire.  Le jaloux  croit  témoigner,  par  ses larmes et ses cris, de la grandeur de son amour. Il  ne  fait  qu'exprimer  cette  préférence   ar­chaïque que chacun a pour soi-même.

Dans la jalousie  il n'y a pas trois personnes, il n'y en a même pas deux, il n'y en a soudain plus qu'une en  proie  au  bourdonnement  de  sa folie  : je t'aime donc tu me dois tout. Je t'aime donc je suis dépendant de toi, donc tu es liée par cette dépendance,  tu  es dépendante  de ma  dépen­dance et tu dois me combler en tout et puisque tu ne me combles pas en tout, c'est que tu ne me combles en rien, eje t'en veux pour tout et pour rien, parce quje suis dépendant de toi et parce  que je  voudrais  ne plus l'être, et parce que je voudrais que tu répondes à cette dépen­dance, etc.

Le discours de ljalousie est intaris­sable. Il se nourrit de lui-même et n'appelle aucune  réponse,  d'ailleurs  il  n'en  supporte aucune -toupie, spirale, enfer. J'ai connu ce sentiment quinze jours, mais une heure aurait suffi amplement pour le connaître tout.

Christian Bobin, la plus que vive.

 

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L'amour abhore la critique

24 Juin 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

L'amour abhore la critique

Je n'ai jamais pu supporter la moindre cri­tique te concernant. Que l'on prononce sur toi la moindre parole blessante, la plus légère réserve, je lentends, je n'oublie pas, je garde.

Je ne m'en sers pas mais c'est là, comme un abîme entre moi et ceux qui, un jour, ne serait-ce qu'une fois, auront émis un doute sur toi. C'est ma façon d'aimer. C'est la seule que je con­naisse. Ce n'est pas que tu sois parfaite. Ce n'est pas non plus que tu sois une sainte. Même les saintes, surtout elles, quand on entend ce qu'elles disent, et elles le disent clairement, même les saintes se jugent, et à juste titre, les der­nières des dernières, et cela en raison d'une loi spirituelle élémentaire : plus on s'approche de la lumière, plus on se connaît plein d'ombres. Il n'y a pas de saintes, même les saintes le disent.

Il y a du noir et il y a parfois une fée qui invente une source dans le noir. Moitié source, moitié fée : de toi il ne m'est jamais venu que du bien. Ou plus précisément, plus merveilleusement  : même quand de toi il me venait du mal, ce mal tournait immédiatement en bien. 

Christian Bobin, la plus que vive.

 

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La vie continue et elle n'en finira jamais comme ton rire ...

22 Juin 2017, 05:49am

Publié par Grégoire.

La vie continue et elle n'en finira jamais comme ton rire ...

Pour parler des mères, des fées, des amantes, des petites filles, des sorcières, il me suffisait de te  regarder,  maintenant  il faut que j’apprenne à voir de front, de face, sans passer par la clarté de ta présence sur la terre, ta mort m'est un sevrage.

Le téléphone, encore. Ce matin quelqu'un m'appelle, quelqu'un qui me parle de lectures, je ne comprends pas bien, j'écoute, je laisse aller et d'un seul couje me dis qu'il faut abré­ger cette conversation, que tu risques de m'ap­peler comme tu le fais, n'importe quand, pour me demander n'importe quoi, je ne voudrais surtout pas que tu te heurtes au refus de la son­nerie, très vite je raccroche et il me faut encore quelques secondes pour comprendre que tu es morte et que tu ne m'appelleras plus.

On dit que la voix et les yeux sont, dans la chair, ce qui est le plus proche de l'âme, je ne sais pas si c'est vrai et de quelle vérité, je sais que la mort est goulue et qu'elle va au plus vite, comme un voyou mettant la main sur un trésor, en un millième de seconde les yeux sont vidés et la voix est éteinte, fini, fini, fini.

Je décrochais le téléphone, je reconnaissais ta voix à l'instant, je pourrais dire, je devrais dire :je reconnaissais ta voix au toucher, avant toute conscience, ta voix me parlait bien avant les mots qu'elle portait, elle me disait quelque chose de précieux et de rare, une chose de trois fois rien : la vie continue et elle n'en finira jamais comme ton  rire  et comme cette voix, perceptible pour moi, de ton vivant, jusque dans le silence. 

Christian Bobin, la plus que vive.                                     

 

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Je cherche matière de louange partout, même dans le pire.

20 Juin 2017, 05:46am

Publié par Grégoire.

Je cherche matière de louange partout, même dans le pire.

Belle, oui, belle de cette beauté que donne à un visage de femme le grand air de la liberté, belle, gaie, douce, attentive, distraite, insou­ciante, fatiguée, légère, insupportable, adorable, désordonnée, riante, désespérée, chantante, songeuse, désordonnée encore et lente, très lente et libre et belle comme la vie: il me reste à faire entrer dans cette beauté vivante la lumière noire de ta mort comme un détail en plus, un comble de désordre et de grâce, oui, de grâce.

Je réfléchis, je réfléchis énormément, je suis devant ta mort comme devant une énigme, une pensée dont je ne sais trop ce qu'elle contient de tendre et de terrible, je devine que je n'ai pas le choix et que, pour mettre la main sur le tendre, il me faudra accueillir aussi le terrible, tu ne m’as jamais rien donné que de noble et de pur, je cherche ce qui dans ta mort est caché de noble et de pur, j'écris comme tu m'as appris à le faire : je cherche matière de louange partout, même dans le pire.

Christian Bobin, la plus que vive.

 

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Trouver la joie dans la défaite

18 Juin 2017, 06:38am

Publié par Grégoire.

Trouver la joie dans la défaite

Vivre est une chose simple : il suffit d'y consacrer chaque seconde de sa vie ! si nous avons pratiqué ces actes de résistance et même si la vie nous submerge, ce n'est pas grave...

C'est lié à la joie. Il faut savoir perdre. Et trouver la joie dans la défaite. La joie c'est de n'être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout, affamé de tout, partout dans le dehors du monde comme au ventre de Dieu..

Je vais vous donner un exemple que tout le monde va comprendre tout de suite. Quand on a trente ans à peu près, l'âge des bandes d'amis, et que c'est l'été, cette saison incroyablement belle, et que l'on tente de traverser une rivière sans trop se mouiller, que fait-on ? On passe d'un galet à l'autre. On peut gagner, c'est-à-dire arriver sur l'autre rive indemne. Mais on peut aussi perdre tout d'un coup, glisser brusquement, tomber, se mouiller... et s'apercevoir que perdre, c'est encore plus drôle que de gagner, et que ce n'est pas grave ! Ce qui comptait, ce n'était pas d'atteindre l'autre rive indemne mais d'être ensemble, vivant, de se réjouir de petits riens comme ceux-là. 

On ne parvient pas à un certain âge sans avoir perdu. Beaucoup, oui. Ce que j'ai perdu est irrattrapable. Je ne parle ni des objets ni des biens ni même de l'argent mais des êtres. J'ai perdu des êtres qui étaient pour moi des sources de soleil. Ce soleil a été mis en terre. Apparemment mis en terre. Moi, je pense que je continue à en recevoir les rayons. Mais je sais aussi, en même temps, que c'est une perte et qu'elle est irrattrapable. Je sais les deux choses. Que dire de plus? 

Christian Bobin.

 

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C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer.

16 Juin 2017, 05:33am

Publié par Grégoire.

 C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer.

Tout est une question d'air et de respiration. C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer. On a besoin de connaître des choses telles que l'ennui, le manque, l'absence, pour connaître la présence, la joie et l'attention pure. On a besoin d'une chose pour aller vers une autre. Par exemple, j'aime beaucoup les livres, mais j'ai remarqué que je trouvais les plus intéressants dans les toutes petites librairies perdues, qui n'en vendent que très peu ; comme si c'était là que certains livres m'attendaient depuis très longtemps. Alors que je ne les aurais pas vu dans un grand étalage, parmi mille autres choses. Cette pensée va dans le sens exactement inverse de celui qui a créé Internet. À la racine d'Internet, il y a le désir qu'on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d'un manque. Or, je pense que c'est une souffrance que d'avoir tout à sa disposition, sans intervalles. On devient soi-même comme une chose au milieu des choses. Alors qu'on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

Ma vie ? C'est comme si depuis toujours, j'avançais dans la brume ! Et tout ce que je vois me semble déchirer un voile de néant posé sur le monde. Soudain ça m'apparaît, dans une splendeur ! Je suis sujet à des éblouissements. Ça peut être un visage, un objet. Vous regardez autour de vous, vous voyez un pissenlit, et là, vous savez ce qu'il en est du soleil. Parce que la structure est la même. Le pissenlit, à mon sens, est comme un petit frère égaré du soleil. Il aime tellement son grand frère, qu'il s'est mis à lui ressembler. Dans l'infime, vous avez l'immense La contemplation vous donne ce que l'information ne vous donnera jamais. La contemplation a besoin de s'appuyer sur du très peu, du très simple. C'est comme si la création du monde était continue, que nous étions contemporains de la création du monde. C'est comme si la création n'était pas une chose à l'arrière de nous, mais exactement en train de se faire.

Christian Bobin.

 

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Faire revenir la lenteur

14 Juin 2017, 05:30am

Publié par Grégoire.

Faire revenir la lenteur

La mauvaise énergie est celle qui consiste à essayer de forcer les chemins du ciel. La mauvaise énergie est celle qui veut accélérer chimiquement les battements du coeur. La mauvaise énergie, c'est vouloir tout tout de suite, les applaudissements avant même d'avoir commencé l'effort... Notre époque veut du sur-vitaminé. Elle a oublié la lenteur. J'essaie, par les livres que j'écris, de retrouver cela, de faire revenir la lenteur.  

faut-il avoir beaucoup souffert pour arriver à un tel détachement? Je ne sais pas quoi dire… la vie vous savez, est tellement dure... La vie a été beaucoup plus dure pour tellement plus de gens que pour moi... Comment pourrais-je dire que j'ai souffert alors que se passent encore certaines choses aujourd'hui ? Je dirais simplement, par pudeur, que je n'ai pas abandonné l'enfant que j'étais. Voilà. 

J’étais un enfant qui ne faisait pas grand-chose. Qui regardait par la vitre. Qui regardait ce qu'il se passait quand il se passait quelque chose. Nous prenons notre véritable visage et notre véritable force dans l'enfance.

Ma vie sourit parce qu’elle sort du noir. C’est ça convertir le drame en joie : D’abord en éprouvant la sensation de confiance dans la base de la vie. Il arrive que la vie soit partie. Que l'on soit délaissé, abandonné. Chacun fait cette expérience tôt ou tard, et parfois sur une durée très longue. Soit. Mais même dans ces moments-là, il y a quelque chose qui ne nous quitte pas, que je ne saurais pas nommer, que je ne veux pas nommer - parce que la nommer, ce serait l'abîmer et, peut-être, la faire fuir à jamais. Il y a un point de confiance, quelque chose en nous comme une petite chambre dans le coeur, dans laquelle il ne faut laisser entrer personne. Pas même ceux que nous aimons. 

Christian Bobin.

 

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Personne n'a une vie facile

12 Juin 2017, 04:51am

Publié par Grégoire.

Personne n'a une vie facile

" Personne n'a une vie facile. Le seul fait d'être vivant nous porte immédiatement au plus difficile. Les liens que nous nouons dès la naissance, dès la première brûlure de l'âme au feu du souffle, ces liens sont immédiatement difficiles, inextricables, déchirants.

La vie n'est pas chose raisonnable. On ne peut, sauf à se mentir, la disposer devant soi sur plusieurs années comme une chose calme, un dessin d'architecte. La vie n'est rien de prévisible ni d'arrangeant. Elle fond sur nous comme le fera plus tard la mort, elle est affaire de désir et le désir nous voue au déchirant et au contradictoire.

Ton génie est de t'accommoder une fois pour toute de tes contradictions, de ne rien gaspiller de tes forces à réduire ce qui ne peut l'être, ton génie est d'avancer dans la déchirure, ton génie c'est de traiter avec l'amour sans intermédiaire, d'égal à égal, et tant pis pour le reste.


D'ailleurs quel reste ? "


 Christian Bobin, la plus que vive.

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La grosse femme à la robe couleur de fraise

10 Juin 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

La grosse femme à la robe couleur de fraise

La grosse femme à la robe couleur de fraise, à peine entrée dans le café, serre énergiquement la main de chaque client, inventant une fraternité de fin du monde. Puis elle s’accoude au comptoir et demande un verre de rouge avec le naturel enjoué des gens du peuple et des saints irrévélés.

Je bois un blanc avec un ami. Le ballon du verre scintille, embué d’une lumière glacée plus rafraîchissante que le vin. Dieu m’a mis dans le désert : à lui de me désaltérer. La sainte couleur de fraise me rappelle par son geste que rien en profondeur ne sépare les humains. Nous sommes tous naufragés de l’éternel et le plus simple geste -  pour peu qu’il soit vrai- est un débris du ciel à quoi nous raccrocher.

Puisqu’on ne sait jamais rien, autant donner notre confiance et être comme Dieu, aveugle.

Le soufre du mâcon supérieur commence légèrement à marteler mes tempes, pendant que la poignée de main en or d’une inconnue fait son chemin incendiaire dans mon âme. Rien de plus simple que d’aller main tendue vers un étranger. Ce simple geste est le plus rare. J’ai déjà vu cette déclaration soudaine d’amitié dans un hôpital psychiatrique près de Besançon. Un homme vient à ma rencontre, le visage explosé de joie : « Je vous reconnais, vous êtes Dieu. » Ma réponse négative l’enténèbre. Aujourd’hui je lui dirais :  « C’est vrai, je suis Dieu-  tout comme vous. »

Christian Bobin , Un assassin blanc comme neige.

 

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Splendeurs infracassables des jours sans histoire...

8 Juin 2017, 04:59am

Publié par Grégoire.

Splendeurs infracassables des jours sans histoire...

« Que restera-t-il de tout cela ? Notre contemplation : le temps que nous aurons passé à ne rien faire qu'à regarder par la fenêtre les papillons qui volent, tout ce temps nécessaire pour le levain de l'esprit, ce temps qui ne s'efface pas agit dans l'invisible, et continue d'agir même après notre disparition. »

 

« Ceux qui viennent d'arriver au monde, ou les vieillards, ou les mourants, ou les prisonniers, ceux là qui sont jetés vivants dans la marmite du réel, ceux-là savent que c'est la vision du simple et elle seule qui peut nous sauver; et moi j'essaye d'attraper en plein une parcelle de ces choses là -celles qui traversent nos vies en aveugle.»

Christian Bobin

Splendeurs infracassables des jours sans histoire...

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La beauté doit avoir la puissance d'un poème c'est-à-dire d'un crime...

6 Juin 2017, 04:49am

Publié par Grégoire.

Sur le théâtre.

Sur le théâtre.

Mon cher Pauvert,

Il vous faut donc une présentation. Mais que dire d’une pièce dont j’étais détaché avant même qu’elle fût achevée ? Parler de sa composition serait évoquer un monde et un climat sans grandeur. […] C’est plutôt du théâtre en général que je voudrais dire quelques mots. Je ne l’aime pas. […] Ce qu’on m’a rapporté des fastes japonais, chinois ou balinais, et l’idée magnifiée peut-être qui s’obstine dans mon cerveau, me rend trop grossière la formule du théâtre occidental. On ne peut que rêver d’un art qui serait un enchevêtrement profond de symboles actifs, capables de parler au public un langage où rien ne serait dit mais tout pressenti. Or, le poète qui tenterait l’aventure verrait se dresser la bêtise hautaine des comédiens et des gens de théâtre. Leur trivialité, si, rarement, elle s’apaise, apparaissent alors l’inculture et la niaiserie. On ne peut rien attendre d’un métier qui s’exerce avec si peu de gravité ni de recueillement. Son point de départ, sa raison d’être, c’est l’exhibitionnisme. A partir de n’importe quelle attitude aberrante, on peut élaborer une morale ou une esthétique, il y faut alors du courage et du renoncement, et le travers qui est à l’origine du choix du métier d’acteur est commandé par la reconnaissance non désespérée mais complaisante du monde. L’acteur occidental ne cherche pas à devenir un signe chargé de signes, simplement il veut s’identifier à un personnage de drame ou de comédie. Le monde actuel, fatigué, incapable de vivre en actes, l’entraîne encore à cette vulgarité en le chargeant de représenter à sa place non des thèmes héroïques mais des personnages rêvés. Quelle sera donc la morale de ces gens ? S’ils ne végètent dans la pouillerie intellectuelle, mais amère, ils travaillent la vedette. Voyez-les luttant pour la première page des journaux. Il faudrait donc, à la fois, fonder plutôt qu’un conservatoire, une sorte de séminaire, puis, à partir de lui, bâtir des constructions théâtrales avec tout ce qu’elles doivent comporter de textes, décors, gesticulations. Car même les très belles occidentales ont un air de chienlit, de mascarades, non de cérémonies. Ce qui se déroule sur la scène est toujours puéril. La beauté du verbe quelquefois nous trompe quant à la profondeur du thème. Au théâtre, tout se passe dans le monde visible et nulle part ailleurs. […]

Emu par la morne tristesse d’un théâtre qui reflète trop exactement le monde visible, les actions des hommes, et non les dieux, je tâchai d’obtenir un décalage qui, permettant un ton déclamatoire, porterait le théâtre sur le théâtre. J’espérais obtenir ainsi l’abolition des personnages — qui ne tiennent d’habitude que par convention psychologique — au profit de signes aussi éloignés que possible de ce qu’ils doivent d’abord signifier, mais s’y rattachant tout de même afin d’unir par ce seul lien l’auteur au spectateur. Bref, d’obtenir que ces personnages ne fussent plus sur la scène que la métaphore de ce qu’ils devaient représenter. Pour mener à moins mal l’entreprise, j’eusse dû, bien sûr, inventer aussi un ton de voix, une démarche, une gesticulation… C’est un échec. Je m’accuse donc de m’être abandonné sans courage à une entreprise sans risques ni périls. Je répète pourtant que j’y étais incité par cet univers du spectacle qui se satisfait d’approximation. A peu de choses près, le travail des comédiens relève de l’enseignement distribué dans les conservatoires officiels. Ceux qui osèrent quelques recherches s’inspirèrent de l’Orient. Hélas, ils le font à la façon des femmes du monde pratiquant le yoga. Les manières, les moeurs, l’entourage des poètes sont souvent d’une triste frivolité mais que dire de celles des gens de théâtre ? Qu’un poète découvre un grand thème et commence à l’ordonner, il faut bien, pour l’achever, qu’il l’imagine joué, mais s’il apporte à son travail la rigueur, la patience, les recherches, la gravité avec lesquelles on aborde un poème, s’il découvre des thèmes majeurs et de profonds symboles, quels acteurs sauront les exprimer ? Au lieu du recueillement, les gens de théâtre vivent dans la dispersion d’eux-mêmes. Faut-il les accuser ? Il est probable que ce métier s’impose à eux sous cette forme facile parce que, sous l’oeil d’un public repu et un peu jaloux, ils se prélassent à la fois dans une vie brève, mais sans danger, et dans une apothéose mécanique. Je le sais, des marionnettes feraient mieux qu’eux l’affaire. Déjà l’on songe à elles. Toutefois, il serait encore possible que cette formule théâtrale que j’appelle, toute et seulement allusive, me soit un goût personnel. Par cette lettre, je n’exprimerai donc que mon humeur.

Sur une scène presque semblable aux nôtres, sur une estrade, il s’agissait de reconstituer la fin d’un repas. A partir de cette seule donnée qu’on y retrouve à peine, le plus haut drame moderne s’est exprimé pendant deux mille ans et tous les jours dans le sacrifice de la messe. Le point de départ disparaît sous la profusion des ornements et des symboles qui nous bouleversent encore. Sous les apparences les plus familières — une croûte de pain — on y dévore un dieu. Théâtralement, je ne sais rien de plus efficace que l’élévation. Quand cette apparence apparaît enfin devant nous — mais sous quelle forme, puisque toutes les têtes sont inclinées, le prêtre seul le sait, peut-être est-ce Dieu lui-même ou une simple pastille blanche qu’il tient au bout de ses quatre doigts ? — ou cet autre moment de la messe quand le prêtre, ayant avec la patène découpé l’hostie, pour la montrer aux fidèles — non au public ! — aux fidèles ? Mais ils baissent encore la tête, ils prient donc, eux aussi ? —, la reconstitue et la mange. Dans sa bouche l’hostie craque ! Une représentation qui n’agirait pas sur mon âme est vaine. Elle est vaine si je ne crois pas à ce que je vois qui cessera — qui n’aura jamais été — quand le rideau tombera. Sans doute une des fonctions de l’art est-elle de substituer à la foi religieuse l’efficace de la beauté. Au moins, cette beauté doit-elle avoir la puissance d’un poème c’est-à-dire d’un crime. Passons.

J’ai parlé de communion. Le théâtre moderne est un divertissement. Il arrive qu’il soit, rarement, un divertissement de qualité. Le mot évoque assez une idée de dispersion. Je ne connais pas de pièces qui lient, fût-ce pour une heure, les spectateurs. Au contraire, elles les isolent davantage. […] Un théâtre clandestin, où l’on viendrait en secret, la nuit et masqué, un théâtre dans les catacombes serait encore possible. Il suffirait de découvrir — ou de créer — l’Ennemi commun, puis la patrie à préserver ou à retrouver. Je ne sais pas ce que sera le théâtre dans un monde socialiste, je comprends mieux ce qu’il serait chez les Mau-Mau, mais dans le monde occidental, de plus en plus touché par la mort et tourné vers elle il ne peut que raffiner dans la « réflexion » de comédie de comédie, de reflet de reflet qu’un jeu cérémonieux pourrait rendre exquis et proche de l’invisibilité. Si l’on a choisi de se regarder mourir délicieusement, il faut poursuivre avec rigueur, et les ordonner, les symboles funèbres. Ou choisir de vivre et découvrir l’Ennemi. Pour moi, l’Ennemi ne sera jamais nulle part, il n’existera plus de Patrie, fût-elle abstraite ou intérieure. Si je m’émeus, ce sera par le rappel nostalgique de ce qu’elle fut. Un théâtre d’ombres seul me toucherait encore. Un jeune écrivain m’a raconté avoir vu dans un jardin public cinq ou six gamins jouant à la guerre. Divisés en deux troupes, ils s’apprêtaient à l’attaque. La nuit, disaient-ils, allait venir. Mais il était midi dans le ciel. Ils décidèrent donc que l’un d’eux serait la Nuit. Le plus jeune et le plus frêle, devenu élémentaire, fut alors le maître des Combats. « Il » était l’Heure, le Moment, l’Inéluctable. De très loin, paraît-il, il venait, avec le calme d’un cycle mais alourdi par la tristesse et la pompe crépusculaire. A mesure de son approche, les autres, les Hommes, devenaient nerveux, inquiets… Mais l’enfant, à leur gré, venait trop tôt. Il était en avance sur lui-même : d’un commun accord avec les Troupes et les Chefs décidèrent de supprimer la Nuit, qui redevint soldat d’un camp… C’est à partir de cette seule formule qu’un théâtre saurait me ravir.

Jean Genet. 

 

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Un autre titre à l'existence ?

4 Juin 2017, 04:58am

Publié par Grégoire.

Un autre titre à l'existence ?

Lisant le chapitre IV de Promenades et souvenirs de Nerval, j'ai entendu le bruit sec d'une phrase - le même qu'entend le renard quand une de ses pattes vient d'être prise dans une mâchoire de fer. Il n'en sortira pas. Il mourra sur place, ou il lui faudra s'amputer de sa patte captive. Seul un nouvel amour a cette force. La phrase, je la recopie et c'est un délice de peindre la prison où je suis entré sans savoir, réentendre le claquement des mâchoires de l'encre, l'impossible guérison d'une plaie si belle : « Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existence. » 

Le grand-père de Nerval avait, jeune homme, la garde de ce cheval. Il s'est assis au bord de l'eau, rêveur. Quand il s'est retourné, le cheval avait disparu dans la forêt de Compiègne. Grondé par son père, le jeune homme décida de quitter sa famille. Il partit ailleurs, loin, où il trouva sa future épouse. La mère de Nerval était née de cette union, de cette fugue, de cette bête soudain et à jamais invisible, de cette rêverie au bord de l'eau où du ciel et des nuages prenaient conscience d'eux-mêmes. Je vois ce cheval. J'entends son galop depuis la prison bienheureuse de ma lecture.

La voix si douce de Nerval déchire mon coeur comme du papier : « Je n'ai guère d'autre titre à l'existence. » Il faut avoir une force terrible pour supporter de lire un seul poème. Aller au-devant d'une phrase comme au-devant de sa propre mort. Accepter de n'être plus protégé par rien et recevoir le coup de grâce d'une parole parfaite en son obscurité. 

Le cheval du songe m'a jeté bas. Ma tête et mon coeur ont éclaté. Demain j'irai chercher du pain, mais ce ne sera que la promenade du prisonnier. Le cheval des poètes est sans cavalier. Il court sur les espaces gelés du monde, assez vite pour que son poids jamais ne fasse céder la glace. Le paradis est cette course. C'est ma plus belle vie, écrire. D'ailleurs, « je n'ai guère d'autre titre à l'existence ». Cette phrase me hante. Sa douceur et sa simplicité me bouleversent. Je ne crois pas aux bruits du monde ni au mutisme des dieux. J'écoute le passage d'une brise. Trois fois rien. Ce qui compte dans une vie tient dans une main d'enfant. Il y a, dans le Concerto numéro 1 pour piano de Mozart, dirigé par Boulez, joué par Yvonne Loriod, au second mouvement, dans le mouvement lent, le chant d'un coucou. C'est furtif. Cela passe plusieurs fois. Ce n'est pas vraiment voulu par Mozart. Ce chant de coucou fait éclater mon coeur. Je passe ma vie dans l'espérance d'entendre ce chant dans un livre, un bois, une mort, partout, surprendre ce très faible et très sûr sourire du Dieu vivant tourné vers nous : car nous n'avons guère d'autre titre à l'existence. 

Christian Bobin.

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Tu m'as donné le plus précieux de tout : le manque.

2 Juin 2017, 06:28am

Publié par Grégoire.

Tu m'as donné le plus précieux de tout : le manque.

"On peut donner bien des choses à ceux que l'on aime. Des paroles, un repos, du plaisir.
Tu m'as donné le plus précieux de tout : le manque.

Il m'était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais, tu me manquais encore.
Ma maison mentale, ma maison de cœur était fermée à double tour.

Tu as cassé les vitres et depuis, l'air s'y engouffre, le glacé, le brûlant et toutes sortes de clartés.
Tu étais celle-là, tu l'es encore aujourd'hui, celle par qui le manque, la faille, la déchirure entrent en moi pour ma plus grande joie.

C'est le trésor que tu me laisses : manque, faille, déchirure, joie.

Un tel trésor est inépuisable.

Il devrait me suffire pour aller de "maintenant" en "maintenant" jusqu'à l'heure de ma mort. (…)

Christian Bobin, la plus que vive.

 

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