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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'insoutenable légèreté de l'être

25 Mai 2017, 04:31am

Publié par Grégoire.

L'insoutenable légèreté de l'être

" Tereza caresse la tête de Karenine qui repose paisiblement sur ses genoux. Elle se tient à peu près ce raisonnement : Il n'y a aucun mérite à bien se conduire avec ses semblables. Tereza est forcée d'être correcte avec les autres villageois, sinon elle ne pourrait pas y vivre, et même avec Tomas elle est obligée de se conduire en femme aimante car elle a besoin de Tomas. On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour ou non-amour, de notre bienveillance ou de notre haine, et dans quelle mesure elles sont d'avance conditionnées par les rapports de force entre individus.

  La vraie bonté de l'homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu'à l'égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l'humanité ( le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu'il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c'est ici que s'est produite la faillite fondamentale de l'homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent.

Une génisse s'est approchée de Tereza, s'est arrêtée et l'examine longuement de ses grands yeux bruns. Tereza la connaît. Elle s'appelle Marguerite. Elle aurait aimé donner un nom à toutes ses génisses, mais elle n'a pas pu. Il y en a trop. Avant, il en était encore certainement ainsi voici une trentaine d'années, toutes les vaches du village avaient un nom. (Et si le nom est le signe de l'âme, je peux dire qu'elles en avaient une, n'en déplaise à Descartes.) Mais le village est ensuite devenu une grande usine coopérative et les vaches passent toute leur vie dans deux mètres carrés d'étables. Elles n'ont plus de nom et ce ne sont plus que des "machinae animatae". Le monde a donné raison à Descartes.

J'ai toujours devant les yeux Tereza assise sur une souche, elle caresse la tête de Karénine et songe à la faillite de l'humanité. En même temps, une autre image m'apparaît : Nietzsche sort d'un hôtel de Turin. Il aperçoit devant lui un cheval et un cocher qui le frappe à coups de fouet. Nietzsche s'approche du cheval, il lui prend l'encolure entre les bras sous les yeux du cocher et il éclate en sanglots.

Ça se passait en 1889 et Nietzsche s'était déjà éloigné, lui aussi, des hommes. Autrement dit : c'est précisément à ce moment-là que s'est déclarée sa maladie mentale. Mais, selon moi, c'est bien là ce qui donne à son geste sa profonde signification. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce avec l'humanité) commence à l'instant même où il pleure sur le cheval.

     Et c'est ce Nietzsche-là  que j'aime, de même que j'aime Tereza, qui caresse sur ses genoux la tête d'un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte : ils s'écartent tous deux de la route ou l'humanité, "maître et possesseur de la nature", poursuit sa marche en avant.(...) "

 Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être, 1984 

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Pays de neige

23 Mai 2017, 04:16am

Publié par Grégoire.

Le 16 avril 1972 Yasunari KAWABATA disparaissait, laissant une des œuvres les plus marquantes de la littérature japonaise et mondiale du XXème siècle. Prix Nobel 1968.

Le 16 avril 1972 Yasunari KAWABATA disparaissait, laissant une des œuvres les plus marquantes de la littérature japonaise et mondiale du XXème siècle. Prix Nobel 1968.

« La nuit se tenait immobile, figée, sans le moindre soupçon de brise, et le paysage se revêtait d'une austère sévérité. On avait l'impression qu'un grondement sourd, dans le sol, répondait au crissement du gel qui resserrait la neige partout sur l'étendue. Il n'y avait pas de lune. Les étoiles, par contre, apparaissaient presque trop nombreuses pour qu'on crût à leur réalité, si scintillantes et si proches qu'on croyait les voir tomber et se précipiter dans le vide. Le ciel se retranchait derrière elles, toujours plus profond et plus lointain, là-bas, vers les sources enténébrées de la nuit.»

Yasunari Kawabata est considéré comme le plus grand auteur japonais du vingtième siècle et Pays de neige, comme son oeuvre maîtresse.


L'intrigue est simple : Shimamura, un aristocrate désoeuvré de Tokyo, lors d'un voyage dans une station thermale dans les montagnes du nord du Japon, s'éprend d'une geisha, Komako. Abandonnant périodiquement femme et enfants, il revient dans la station thermale pour retrouver Komako, qui est follement amoureuse de lui.
«Ce fut alors qu'une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu de reflets, au fond du miroir, l'image ne s'imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l'éclat de la lumière, mais elle n'était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shimamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance (...)»
Il y a quelque chose d'insaisissable dans ce roman et on en est constamment à se demander si c'est son caractère poétique ou son appartenance à la culture nippone qui en est la cause. Peu importe, ce flou est envoûtant. Il est difficile de cerner le véritable propos avec précision. Risquons-nous quand même : on y voit un homme envoûté par les traditions millénaires du Japon, par la beauté des femmes, par la pureté de la neige. Ce Shimamura est plein de regrets, regret d'une pureté perdue dont la montagne et la neige semblent les symboles.

 

«Et pourtant tout l'amour de la femme du Pays de Neige s'évanouirait avec elle, ne laissant en ce monde pas même une trace aussi certaine qu'une toile de Chijimi ! (toile blanchie à la neige selon un vieux procédé artisanal) Car si l'étoffe est le plus fragile des produits de l'artisanat, un bon Chimaji néanmoins, quand on en prend convenablement soin, garde sa qualité et le vif de ses couleurs un demi-siècle au moins, et ne s'use complètement que bien longtemps après. Ainsi songeait Shimamura, méditant sur l'inconstance des intimités entre les humains, leur durée éphémère qui ne connaît pas même la longueur d'existence d'un bout de toile...»


Toujours en retrait, il s'accroche à Komako, à ce lieu perdu, incapable de le quitter, fasciné par la vie qui se déroule devant lui, comme un entomologiste devant des insectes.

«Les choses allaient ainsi jour après jour. Prendre la fuite et se cacher, c'était tout ce que pouvait vouloir faire Komako, si d'aventure elle se demandait où cela pouvait bien la mener. Mais elle n'en était que plus séduisante dans ce nimbe invisible de désespérance et de perdition.»


Ou encore :

«L'agonie et la mort des insectes, par exemple, occupait ici une part de son loisir. [...] Sur l'écran métallique de sa fenêtre, il y avait des papillons de nuit, longtemps immobiles, qui finirent eux aussi, par tomber comme des feuilles mortes. Il y en avait aussi, posés sur le mur, qui glissaient soudain et tombaient au sol. La richesse somptueuse, la beauté prodiguée sur ces vies éphémères plongeait Shimamura dans de longues méditations contemplatives, l'insecte au creux de la main.»
Seule la violence des événements le ramènera à Tokyo.
Ce roman unique nous invite à la relecture. Unique.

Yasunari KAWABATA, Pays de neige. 1947. traduit du japonais par Armel Guerne

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Comment remercier la neige...?

21 Mai 2017, 03:41am

Publié par Grégoire.

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à quoi je tiens ?

19 Mai 2017, 04:59am

Publié par Grégoire.

à quoi je tiens ?

"Vous vous dites: à quoi je tiens.

À quoi tient une vie, la mienne, toutes vies, n'importe laquelle.
À des riens elle tient. À des choses de trois fois rien.
Et cette chose, à quoi elle sert?

D'abord à rien. Elle est soustraite de l'utilité mortelle de toutes choses dans la vie. Elle brille par son inutilité. Elle est en excès par défaut.
Ce qui ne sert à rien sert à tellement de choses.

Cela tient lieu du monde.. ou de l'âme ou de la beauté jamais atteinte.
Cela tient lieu de tout.

Vous pouvez tout quitter sauf cette chose.

Sauf ce ce nom, sauf ce ciel d'un printemps dans la vie à jamais éteinte.
Une faiblesse vous retient là, vous y ramène à chaque fois.

La douce pente de faiblesse vous incline, corps et âmes, vers cette seule chose comme un asile.
C'est une énigme de rien.

C'est un mystère d'enfance.
C'est une coutume qui vient de l'enfance, une cérémonie partout respectée dans les chambre d'enfants: ce désordre.

Cette moisson d'insignifiance dans les tiroirs. Ces bouts de chiffons, ces queues de comètes et ces dentelles d'anges.
Tout ces riens à quoi l'enfance donne de la valeur.

Ce à quoi on donne de la valeur vous en donne en retour.
Ce n'est qu'à vous, donc c'est vous."

Christian Bobin, La part manquante

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La vie éternelle, dont les anges connaissent l'adresse, c'est : ici, maintenant...

17 Mai 2017, 03:49am

Publié par Grégoire.

La vie éternelle, dont les anges connaissent l'adresse, c'est : ici, maintenant...

Elle m'appelait, appuyée contre un pommier dans le jardin. D'abord je ne l'ai pas vue. Je pensais à quelque chose et la pensée empêche de voir. Plus des trois quarts de nos vies se passent en somnambule. Nous serrons des mains, nous donnons nos yeux à des lueurs de toutes sortes, et en vérité nous ne voyons rien. Les soucis et les projets sont des paravents devant lesquels nous passons. Nous les longeons, distraits par leurs dessins. La vie est derrière eux. Elle frissonnait au vent frais du matin. Son visage pâle, tragique et doux. Sa robe déchirée comme si pour venir ici elle avait traversé des buissons épineux, couru longtemps jusqu'à s'arrêter là, devant ce pommier, essoufflée. Radieuse. Sa joie renversait les paravents.

Pensant à un travail en cours, je m'inquiétais du lendemain. Son apparition me reconduisait à la vie éternelle dont les anges connaissent l'adresse : ici, maintenant. Ses soeurs l'entouraient. Je ne les regardais pas. Elle seule parlait à mon âme avec son âme écorchée. Je suis allé droit vers elle comme vers mon ange - ce qu'elle était sans doute à cet instant. Dans un langage plus sec, dans le langage non-voyant des paravents, on l'aurait nommée : une fleur d'églantier. Certes, c'est ce qu'elle était.

Mais elle m'était apparue d'abord comme une reine perdue, la déesse du bref, la sainte de la rosée. Si présente à elle-même qu'elle en devenait presque invisible. L'or de ses étamines grésillait comme un collier de poupée. L'infini baignait de rose l'ourlet de ses pétales. La solitude de nuits sans étoiles l'avait épuisée. Des bandes de pluie s'amusaient à la gifler. Proche de sa fin, elle entrait en moi par ce qu'elle avait de blessé. Demain, après-demain, elle ne serait plus là. Rien n'est là pour nous. Nous croyons lire notre nom sur les paravents, mais ce n'est qu'une ombre, qui passe. Notre âme est une fleur sauvage appuyée à notre chair avant qu'un orage la déchire.

Ce qui m'étonnait le plus était l'invraisemblable couleur de la fleur d'églantier : rose comme le souffle d'un ange, son haleine rendue visible pour peu de temps. Une promesse dont on ne pouvait douter. Une lettre comme dans les vieux romans d'amour. Ah, ce rose, ce rose ! La couleur d'une fleur est la manière qu'elle a, propre aux timides, de pousser brutalement son âme en avant d'elle, vers nous. Ce rose entrait effrontément dans ma pensée, la remplaçait même, inscrivait dans mon cerveau quelque chose d'aussi solide qu'une parole sainte - allant dans le même sens déraisonnable. Je le contemplai longtemps puis je revins aux livres, tournant leurs pages, espérant y trouver une clarté aussi convaincante que celle qui peu à peu se retirait du jardin. Les poèmes traversent les murs. Les fantômes ont les joues rosées. Il y a un paradis pour les fleurs, sûrement. 

Christian Bobin.

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Vers le ciel...

15 Mai 2017, 03:47am

Publié par Grégoire.

Vers le ciel...

Nous les vivants, nous sommes des mendiants. Nous demandons aux morts très anciens de nous donner une pièce d'or, une chanson, un poème. Quelque chose qui remonte à la source de l'univers sans jamais s'arrêter nulle part. Nous sommes bien plus loin du feu central que les morts avec leur patience et leur âme fleurie de croix. À peine si nous savons que nous avons une âme, si nous en usons. D'ailleurs nous ne l'avons pas : c'est elle qui nous a, qui nous tient, petite fleur de chantier, survivante de nos décombres. Elle va, elle vient. Elle regarde avec nos yeux, touche avec nos mains, respire dans notre souffle et ne craint rien sinon notre lourdeur. Elle vole. Voler dans la lumière, c'est le paradis. Le vent et ses abeilles le savent. La beauté, ce que nous appelons la beauté - ce sont des retrouvailles avec nous-mêmes. Notre âme de retour au colombier. On surprend parfois son éclat dans les yeux des gens. Les yeux sont nos papiers d'état céleste. Quand j'étais enfant, je savais tout mais je ne le savais pas. Ce qu'on m'apprenait était sans âme. Je l'oubliais tout de suite. Je lisais pour rêver, aimer ou mourir - jamais pour apprendre. Lire assouplit l'âme, lui donne cette miraculeuse souplesse des roses trémières, les plus belles habitantes de Vézelay. Elles rasent les murs, mendient un peu de soleil. Ce sont des voyageuses, partant sans cesse en navigation dans l'air blond. Des danseuses à la barre. La basilique et ses os de Marie-Madeleine ne peuvent rivaliser avec ces roses trémières, leur tête dodelinant au bout de leur long cou, bénédiction donnée aux passants fatigués par la rue trop montante. 

Seule atteint cette grâce la tombe de Maurice Clavel en contrebas de la basilique avec, gravée sur la pierre, cette foudroyante parole d'un Évangile : « Je te remercie père, créateur du ciel et de la terre, d'avoir caché tout ceci aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. » Une croix est en creux au-dessus de cette parole, tracée dans la pierre par l'ongle d'un ange, comme jadis au couteau le même signe sur le pain. Les cimetières sont des trésors enfouis de douceur. Quelques coups de pioches dans le coeur les découvrent. Je regardais cette croix, les yeux encore colorés par la souplesse éternelle des roses trémières. Ceux qui, comme Maurice Clavel, ont cherché sans repos un peu de ciel sur terre, ne meurent pas même quand ils meurent. Leur âme continue à grandir. Grandir pour une âme, c'est diminuer, décroître, perdre ses propriétés pour connaître une souplesse de plus en plus grande, de plus en plus folle jusqu'à finalement bercer Dieu. Oui, c'est ça : bercer Dieu. 

 

Christian Bobin.

 

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L'argent et la langue

14 Mai 2017, 05:40am

Publié par Grégoire.

J'ouvre "l'école fantôme" le livre de Robert Redeker et je lis : "Ecoutons nos contemporains, tournons le bouton d'un poste de radio, allumons notre télévision, branchons nous sur quelque réseau social Facebook ou Twitter, parcourons les colonnes des journaux, nous ne tarderons pas alors, à rédiger un avis de recherche dans les termes suivants ":

Quelque chose a disparu de notre paysage auditif, un ersatz est venu remplacer cet absent. Quelle chose ? Quel ersatz ? La langue française. Ce n'est plus la langue française que nous entendons. Ce n'est plus celle que nous lisons. La langue française ne répond plus à l'appel de son nom. Il y a eu usurpation d'identité, une autre langue se fait passer pour elle.

Fabrice Luchini ne se résigne pas à ce remplacement. Depuis de nombreuses années déjà, sa double passion de la langue et de la pensée l'a conduit à dire sur scène et pour un public toujours plus nombreux : Céline, La Fontaine, Nietzsche, Valéry, Proust , Claudel ou encore le Bateau ivre de Rimbaud et, à la rentrée il proposera un nouveau spectacle sur l'argent.

Pourquoi ce thème Fabrice Luchini ? et pourquoi sollicitez vous les écrivains à l'heure où ce sont les économistes qui font la loi ?

Au cours de cette émission, Fabrice Luchini lit des extraits de: Manuscrit de 1844 de Karl Marx, Timon d'Athènes de William Shakespeare, La sagesse de l'argent de Pascal Bruckner, L'argent de Charles Péguy ( La Pléïade), La poule aux oeufs d'or de Jean de la Fontaine ( La Pléïade) et Alain Finkielkraut lit des extraits de L'argent de Charles Péguy ( La Pléïade) De Jean Coste de Charles Péguy ( Actes Sud)

Le spectacle "L'argent" de Fabrice Luchini commencera le 15 septembre prochain à la Salle Réjane du Théâtre de Paris 15, rue Blanche, 75009.

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Qu'attendre de Dieu ?

13 Mai 2017, 03:46am

Publié par Grégoire.

Qu’attendre de Dieu et des hommes ? Peut-on tout demander à Dieu ? Faut-il attendre que Dieu nous exauce, ou ne doit-on compter que sur nous ou sur nos frères ? Dans cette attente, quelle espérance doit-on fonder sur Dieu et sur l’homme ?

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Tout est comme au premier matin du monde : donné.

11 Mai 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

 Tout est comme au premier matin du monde : donné.

Le silence est la plus haute forme de la pensée, et c’est en développant en nous cette attention muette au jour, que nous trouverons notre place dans l’absolu qui nous entoure. Il nous appartient-quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne- de donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art, la souplesse des roseaux que la main du vent froisse, en hommage à l’hiver. Un peu de silence y suffit.

Nous sommes sans défense devant notre vie. Nous ne pouvons que l’accueillir, rien de plus. Nous ne pouvons qu’entendre ce second cœur qui nous est donné, plus matinal que l’autre. Il ne fait qu’emprunter notre corps et survivra à nos jours, continuant de battre la mesure d’un temps prodigue. Le silence rafraîchit le cœur impondérable, plus rouge et vivant que notre vie. L’inconsolable le nourrit.

Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine

 

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L'amour, la solitude...

9 Mai 2017, 04:51am

Publié par Grégoire.

L'amour, la solitude...

Ce que je pourrais vous dire à propos de la solitude, je pourrais le dire à propos de l’amour et de beaucoup d’autres choses. Toutes ces choses-là se touchent et jouent ensemble. Il est très difficile d’en isoler une. Tous ces atomes sont liés, comme ceux qui composent l’air que l’on respire … D’ailleurs toutes ces choses-là sont « respirantes » : aident à respirer ; elles donnent la plus grande respiration possible. L’amour, la solitude, l’écriture, le chant, le jeu, j’aime par exemple à les faire tourner comme des toupies sur la page, parce que je les éprouve dans ma vie même comme tournant l’une sur l’autre, l’une dans l’autre.

Cependant, que saurais-je dire de la solitude des autres … Bien qu’il me soit déjà arrivé d’écrire là-dessus, je reconnais que personnellement j’ai tendance à parfois aller trop vite vers du sublime, vers du céleste. Il faut donc bien préciser que je n’ai pas choisi de vivre comme je vis, même si j’en suis heureux et même si je m’éprouve vivant dans cette vie-là, un peu étrange et un peu, par certains côtés, retiré …

Je n’ai pas choisi cette vie-là et je dois même ajouter - c’est une pensée qui me vient souvent et qui me fait sourire - qu’à peu de choses près, j’aurais fait un assez bon autiste ! Il y a peut-être eu un handicap au départ, peut-être quelque chose m’a-t-il manqué … Certaines choses m’ont été données et d’autres n’ont pas été données. Mais on ne peut pas tout recevoir comme on ne peut pas tout donner non plus … Je crois que cela n’est pas en notre pouvoir. C’est peut-être dans le pouvoir de Dieu mais pas dans le nôtre. Certaines choses ne m’ont pas été données, qui ont fait – et cela j’en suis presque sûr – que j’aurais pu être un sauvage beaucoup plus renfrogné que je ne le suis … et peut-être même malheureux. Tout s’est joué à très, très peu … Voilà pourquoi j’ai scrupule à aller vers ce qui ressemblerait à une théorie de la solitude. De même, je supporte assez mal les théories, les grands systèmes de pensée ou les pensées trop construites, trop élaborées sur l’amour … comme sur tout ce que vous voudrez.

Si peu éloignées que l’un des plus beaux titres de poésie est celui d’Eluard : « L’amour la solitude ». Ils ne sont même pas séparés par une virgule … C’est très juste car l’amour la solitude sont comme les deux yeux d’un même visage. Ce n’est pas séparé et ce n’est pas séparable.

Mais moi je vous dis cela aujourd’hui, à quarante-cinq ans … Il m’a fallu beaucoup d’années, beaucoup de temps, pour que j’arrive à entendre un peu de ces choses-là. C’est venu petit à petit, par des occasions, par des hasards, par des rencontres. Curieusement, ce sont quelques personnes, quelques rencontres, qui m’ont donné la solitude. C’est un don, qui m’a été fait. Comme le reste d’ailleurs … Ce n’est pas à moi, c’est quelque chose que l’on m’a donné.

Comment peut-on faire don de la solitude ?

 Je crois qu’on vous donne cela en vous aimant. Mais en vous aimant pleinement, sans raison, de façon sans doute insensée … Si l’on reçoit ne serait-ce qu’une parcelle, un rien, un fragment d’un amour de ce genre-là, après, c’est tout ouvert devant vous … Et même si ce qui vous a été donné disparaît, ça reste ouvert ! C’est le plus grand bien-être physique, mental et spirituel. Je me refuse à séparer ces domaines-là. Même si le langage m’amène à les formuler en trois fois, en trois mots différents, même si pour réfléchir, pour écrire, pour parler entre nous - ou pour parler de façon générale - je sui obligé de passer par un mot et ensuite l’autre, je sais que tous ces états en nous ne sont pas séparables. La chair, l’esprit, l’âme, le cœur … qu’on les appelle comme on veut - c’est important aussi qu’ils aient chacun leur nom - ne sont en réalité pas séparables. Et toutes ces choses-là sont irradiées par un regard, quand ce regard est vraiment juste, vraiment tout de bienveillance, aimant. A partir de là, c’est une liberté, une respiration inimaginable ! Après vous pouvez vous ennuyer, ça n’a plus d’importance. Après on peut même connaître la mauvaise solitude à certains moments, ça n’a plus d’importance. C’est comme si on m’avait donné une nourriture … qui suffit. Qui suffit même si elle n’est plus renouvelée, même si elle n’est plus redonnée, même si on ne sait pas très bien en quoi elle consiste. Il suffit peut-être d’avoir reçu cette chose et de ne pas douter qu’elle a été donnée. De ne pas faire porter le doute là-dessus. De peut-être laisser tout le reste de la vie dans un grand tremblement, dans une fièvre, dans une inquiétude - car je crois que l’inquiétude est bonne - mais de ne pas douter de ce tout petit point-là. Dès lors, en même temps qu’à l’amour, c’est à notre solitude, c’est-à-dire à notre liberté, qu’on s’est donné. Pour moi, les mots solitude et liberté sont pleinement équivalents.

Christian Bobin, la grâce de solitude.

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Fracassantes lumières

7 Mai 2017, 04:42am

Publié par Grégoire.

Fracassantes lumières

La poignée en cristal de la porte du paradis, en t’écrivant j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ?

Lire est une passion lente. S’émerveiller d’un rire gravé dans l’air va plus vite à l’essentiel.

Je sens mon visage s’éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie.

L’abandon est ce tremblement de terre que la bête du cœur devine avant qu’il arrive.

Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître. Un rien de de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l’océan.

Vivre – gravir pas à pas une montagne enneigée et en avoir les yeux brûlés.

Les femmes sont brutales, n’est-ce pas. Les madones sanglantes. Elles piétinent dans l’enclos de la liberté – sautent  par-dessus la barrière et vont se perdre dans la nuit. Sans elles pas de vie risquée, aucun amour, rien.

J’ai été toi et c’était la même révélation.

Le poète perce quelques trous dans l’os du langage pour en faire une flûte. Ce n’est rien  mais ce rien parle de l’éternel.

Quand je lis un poème, c’est la mort des horloges.

J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais  qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde.

Quand tu avançais c’est un monde qui avançait avec toi, comme avec la mariée sa traîne, injuste et sainte. Noireclaire. Ta mort n’y change rien : je te vois en mouvement, toujours en avançant, et la vie surabondante te suit, le printemps arrive avec ton nom.

Je t’écris pour t’emmener plus loin que ta mort.

 Christian bobin, Noireclaire

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"Itinéraire pour un cœur amoureux"

6 Mai 2017, 04:55am

Publié par Grégoire.

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

Loin des discours contemporains dominants, Fabrice Sabolo nous propose de le suivre et entrer en conversation sur l'amour, le long du chemin de notre humanité. Il ne s'agit pas d'un décorticage froid et chirurgical qui nous inviterait à regarder l'humain sans passion et à distance mais d'un itinéraire à travers éros et philia illuminant, parfois sans concession, notre dignité humaine au cœur de notre aspiration à aimer. Peut-on aimer quelqu'un ? Peut-on l'aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d'un amour fusionnel intense mais fugace ou d'une vie partagée, mais ô combien trop longue ? Emprunter l'itinéraire de Fabrice Sabolo, c'est marcher avec un ami et nous vouloir du bien

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Itinéraire pour un coeur amoureux

5 Mai 2017, 04:09am

Publié par Grégoire.

de Fabrice Sabolo. Collection Philosophie 288 pages - avril 2017

de Fabrice Sabolo. Collection Philosophie 288 pages - avril 2017

 

Voici l’histoire de deux amours. L’un est à la racine de toutes les séductions, de la quête effrénée d’un idéal qui le captive, le fixe et parfois le dévore. C’est l’amour qui habite le coeur de l’artiste, aspire à la beauté, à la forme parfaite et qui, pour mieux s’éprouver, ira jusqu’à rendre impossible son assouvissement.


Le second est moins bavard, moins flamboyant. Il ne désire qu’une chose : aimer l’autre. Loin de nier les aspérités de la vie réelle, il trace son chemin à travers les aléas du quotidien, luttant pour ne jamais éteindre la flamme qui l’anime : l’amour – réciproque – de la personne, qui est son secret.


Voici l’histoire de quelques questions décisives :

peut-on vraiment aimer quelqu’un ? Peut-on l’aimer pour toujours ? Peut-on dépasser le dilemme d’un amour fusionnel, intense mais fugace, ou d’une vie partagée, mais ô combien trop longue ?

Voici l’histoire d’éros et philia, deux grandes figures de l’amour qui ne cessent de renaître.


Docteur en philosophie, Fabrice Sabolo travaille dans le secteur social et enseigne en milieu universitaire. Il a notamment dirigé un centre de préformation aux métiers de l’éducation. L’amour, l’art, le travail et la personne sont ses thèmes de prédilection.

 

https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/17948/itineraire-pour-un-coeur-amoureux

 

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Faire entendre le son d'un flocon de neige

3 Mai 2017, 04:11am

Publié par Grégoire.

Faire entendre le son d'un flocon de neige

Ce qui nous incite à chercher c'est l'espérance et elle est inépuisable même chez le plus désespéré des hommes. Personne ne peut vivre une seconde sans espérer. Les philosophes qui prétendent le contraire, qui parlent de sagesse et ne font entendre que leur résignation à vivre une vie sans espérance, ces philosophes se mentent et nous mentent. (...)

L'espérance, dans l'âme, est au principe de la respiration comme de la nourriture. L'âme a, autant que le corps, besoin de respirer et de manger. La respiration de l'âme c'est la beauté, l'amour, la douceur, le silence, la solitude. La respiration de l'âme c'est la bonté. Et la parole. Dans la prime enfance tout rentre par la bouche. L'enfant en bas âge prend l'air, la parole,  le  pain, la terre, il prend tout ça avec ses doigts contre sa bouche et il engloutit l'air, le pain, la terre. Et la parole. Il y a une immédiateté charnelle de la parole. Il y a une présence physique de l'âme, donnée par la parole quand elle est vraie.

On peut reconnaître quelqu'un à la nature des mots qu'il mange. J'ai toujours vu les gens des milieux culturels, à quelques exceptions bienheureuses près, comme des personnes qui ne se nourrissaient plus que de noms propres, quand ces noms avaient atteint une certaine maturité de gloire. La culture et l'intelligence sont de deux ordres différents. On peut avoir l'une et être dépourvu de l'autre. On peut être cultivé et d'une bêtise épouvantable. L'intelligence cela vient de l'âme et c'est donné à tout le monde par le seul fait de naître, même si tout le monde n'en use pas, n'ose pas user de sa capacité personnelle à la solitude, de l'intensité de la solitude de son âme propre. L'intelligence ce n'est rien d'autre : une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle, rien qu'à elle, dans ce qui la traverse et parfois la tue. Lire par exemple c'est une des manifestations les plus simples de l'intelligence, cela n'a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c'est faire l'épreuve de soi dans la parole d'un autre, faire venir de l'encre par voie de sang jusqu'au fond de l'âme et que cette âme soit imprégnée, manger ce qu'on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n'est rien, n'a pas eu lieu, n'est même pas du temps perdu, est moins que rien. Toute vie qui n'est pas bouleversée par la vie et qui ne va pas, seule, sans le réconfort d'aucune leçon, trouver son bien dans ce bouleversement, est morte. Ce qui est le bien d'une personne, c'est à la personne seule d'en décider, en ne s'appuyant que sur la lumière suffisante de sa propre solitude, au plus loin des convenances de pensée ou de morale.

L'intelligence cela ne s'apprend pas -cela s'exerce. La culture, oui, cela s'apprend- ça sort peu à peu de l'entassement des longues études, ça s'ajoute à soi-même avec le temps et c'est aux mains de quelques-uns. Si on ne vit plus que dans la culture on devient très vite analphabète : il y a un temps où, dans les milieux culturels, les oeuvres  ne sont plus méditées, aimées, mangées, un temps où on ne mange plus que les noms d'auteurs, leur nom seul, pour s'en glorifier ou pour le salir. La culture quand elle est à ce point privée d'intelligence est une maladie de l'accumulation, une chose inconsommable que l'on ne sait plus consommer.

Christian Bobin, L'Epuisement.

 

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Le voyage de Sahar & Machi

2 Mai 2017, 03:44am

Publié par Grégoire.

Musique médicinale...

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Les clés du ciel. Le livre errant

30 Avril 2017, 03:16am

Publié par Grégoire.

Les clés du ciel. Le livre errant

Si c'était un tableau, ce serait une peinture de Soutine : le boeuf écorché du langage, suspendu christiquement à un croc de lumière froide. Si c'était une saison, ce serait le printemps, avec les yeux fous des oiseaux et la grande croix qui brûle au fond des rivières. Si c'était une preuve de l'existence de Dieu - mais c'est déjà une preuve, par son humanité, sa douceur, ses désespoirs. Et une musique, si ce livre était une musique ? Incontestablement : une guitare au ventre couturé, rafistolé avec du Scotch, et les doigts gitans tirant sur les cordes pour réveiller les soeurs des anges. Une tombe ? Il est vrai que les livres ressemblent à des tombes que nos yeux fleurissent. Alors ce serait la tombe d'un enfant et l'enfant en sortirait devant nous, lavé de toutes ses fièvres, prêt à sauter à la corde. On a vu dans une ville bombardée des enfants jouer au milieu des gravats. Ce sont les seuls vrais théologiens. 

 

Mais revenons à ce livre. Le coeur est la matière la plus dure au monde. Parfois, un nuage le brise. Oui, c'est ça : ce livre est un nuage. Vous le prenez, vous l'emportez chez vous. Il ne prend pas de place. Juste le coeur. Et vous mangez avec ce nuage, et vous dormez avec lui et on vous dit : qu'est-ce qui se passe, tu as l'air bizarre. Et vous répondez : rien, rien, il ne se passe rien, je viens juste de lire un livre qui n'est pas un livre mais une parole ivre d'être sainte et de s'en moquer. C'est une pierre même pas précieuse qui m'a parlé. Un caillou des chemins. Il tenait le ciel et ses majordomes serrés dans son ventre.

Ou bien, si vous préférez : au Moyen Âge, on dévorait Dieu des yeux. Il était partout, dans les cathédrales aériennes, dans la mort violente donnée comme un trésor, dans les yeux de loup des pauvres, sur chaque page du ciel naïvement bleue, partout. Puis les siècles ont passé. Prétentieux, chargés d'argent et de machines. Dieu s'est éloigné. Il était l'air qu'on respirait. Il est devenu une morale, le chagrin des enfants, le contraire du soleil. Et le revoilà, vivant et contradictoire, par la grâce de ce livre qu'on croirait venu du Moyen Âge.

En 1350, Marguerite Porete est tuée pour avoir écrit Le Miroir des âmes simples et anéanties. Une cantate à trois voix avec le coeur, l'âme, l'esprit. Elle est amoureuse de son Dieu, Marguerite. Elle lui passe la main dans les cheveux. Elle s'invente sa romance avec l'éternel. Je vous mets au défi de distinguer un texte saint d'une lettre d'amour - colère comprise. Pour ça, on la brûle. Un peu plus tard un anonyme anglais écrit Le Nuage de l'inconnaissance. Les chapitres sont brefs. Chacun est une vitre avec la neige qui tombe sans bruit de l'autre côté. Au vingt-et-unième siècle, une âme simple et anéantie invente le frère de ce miroir et de ce nuage.

L'âme est celle de Jean-Marie Kerwich. Son miroir-nuage s'appelle Le Livre errant. Le Mercure de France est son carrosse bleu. Génie français du Verbe brut, ce gitan balaye actuellement pour vivre les feuilles autour de la Cité des Arts, à Paris, près du Sacré Coeur. 

Christian Bobin, 

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2017/83/les-cles-du-ciel-le-livre-errant-25-04-2017-6298_235.php

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. 

Jean-Marie Kerwich est né à Paris en 1952 dans une famille de gitans piémontais. Yehudi Menuhin a fait l’éloge de ses premiers poèmes et Jean Grosjean a comparé son recueil L’ange qui boite aux prières de François d’Assise. De L'Évangile du gitan, son précédent livre, Christian Bobin écrivait : «Un va-nu-pieds nous redonne les clés du ciel que l’on pouvait croire à jamais perdues.»

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Etouffement organisé

28 Avril 2017, 04:13am

Publié par Grégoire.

« La situation dans les camps est humainement insupportable »

« La situation dans les camps est humainement insupportable »

« Les Sahraouis ? On s’en fout ! Ils sont inoffensifs  et pacifiés maintenant. On n’a plus qu’à attendre qu’ils s’éteignent tranquillement, étouffés par l’aide humanitaire dans leur désert ». Ces mots, prononcés par un fonctionnaire du Quai d’Orsay il y a déjà quelques années, reflètent à la fois le cynisme du pays dit des « Droits de l’homme » et l’instrumentalisation de l’aide humanitaire.

J’ai repensé à ces propos en tenant la main d’un vieil homme mourant sous une tente en février dernier. J’ai repensé à ces personnes disparues depuis 10 ans de fréquentation des campements Sahraouis, à ces enfants morts nés, à ceux emportés par la maladie, par le handicap, par l’injustice , à tous ceux « éteint tranquillement, étouffés par l’aide humanitaire »…

Les caravanes d’aides alimentaires continuent leurs incessantes navettes. Les négociateurs continuent de creuser la fosse commune du peuple Sahraoui comme on fait creuser leurs tombes aux condamnés. Vingt six ans qu’ils creusent, pour avoir accepté ce marché de dupe : l’arrêt des combats contre l’organisation d’un référendum dans les neuf mois à suivre. Une durée de gestation de l’espoir qui s’est transformée en une nouvelle génération née dans les camps.

Les historiens mettront en avant ce calcul qui consiste à faire en sorte qu’une absence voulue de solution politique  sous anesthésie humanitaire finisse par résoudre un problème en devenant solution finale.

Non, l’application du processus de décolonisation n’est pas négociable. Non, la libération de prisonniers injustement jugés et condamnés  n’est pas négociable. Non, l’impunité d’un Etat  qui torture n’est pas négociable. Non, l’aide humanitaire n’a pas à être le sédatif d’une désertion politique.

L’aide humanitaire est née dans l’urgence exigente des champs de bataille,  des catastrophes naturelles ou de celles le plus souvent provoquées par l’homme. Son succès devrait  se mesurer  à la fois à sa rapidité d’intervention mais aussi à sa rapidité à quitter les lieux.  Elle a appris à se développer de façon protéiforme, des plus petites associations bénévoles jusqu’à l’internationalisation professionnelle parfois lucrative d’ONGs. 

L’ONU qui s’est juridiquement ligotée par les liens de l’abstention ou du veto de ses états membres aux intérêts contradictoires a démontré une fois de plus son impuissance à organiser  le référendum d’autodétermination.  Chaque jour qui passe dresse de nouvelles pierres dans les cimetières Sahraouis sur le sol lunaire de la Hamada de Tindouf.  Une fois de plus, le 27 avril prochain,sera renouvelée cette mission fictive de la Minurso qui permet aux Nations Unies, en « gelant » la situation, et en sabordant les objectifs à atteindre, de déployer à loisir sa propre armada humanitaire, PAM ( Programme Alimentaire Mondial) UNICEF, OMS… A qui profite le crime ?

 Le dévoiement humanitaire peut alors commencer. Conçu pour l’urgence, on lui demande de gérer une situation devenue  chronique, d’empiéter sur le champ du politique, suffisamment lâche et malhonnête  pour ne pas s’attaquer aux racines du mal colonial. L’aide humanitaire alors imperceptiblement instrumentalisé doit s’interroger :  « Faut il aider les Sahraouis à survivre dans une injustice acceptable et l’absence voulue d’une solution politique ? » Si la réponse est oui, il lui faut alors accepter d’être  complice des preneurs d’otages en acceptant de continuer de nourrir les otages. 

« Faut il les aider à vaincre cette injustice » ? est une autre question qui appelle des réponses différentes, moins évidentes qu’une assistance systématique : Celle de l’arrêt de négociations stériles.  Celle d’un ultimatum à poser à l’ONU. Celle d’un arrêt de l’aide humanitaire remettant la pression sur la responsabilité politique. Celle en dernier lieu d’une reprise des armes…

Mais que cesse ce lent étouffement humanitaire, politiquement prémédité.  Que cesse cet assistanat  sauvant des vies pour les maintenir en sursis et les priver d’avenir, cette éducation ajoutant  aux  capacités inutilisées la frustration, cette distribution alimentaire conçue pour l’urgence qui finit par nourrir des maladies chroniques, cette parodie de justice qui emprisonne les défenseurs des Droits de l’Homme et décore les bourreaux…

J’ignore  quels sont les mots donnés par ce jeune Sahraoui  à cet homme dont il caresse les cheveux blancs. J’ignore si l’homme qui meurt là en s’étouffant peu à peu est suffisamment conscient pour percevoir qu’un jeune Sahraoui qui pourrait être son petit fils recueille son souffle. J’ignore si ce jeune homme pressent qu’il sera un jour ce vieillard agonisant dans ce désert, abandonné. 

Mais je sais qu’ouvertement et sans aucune humanité des hommes ( ?) qui disent s’en foutre ont souhaité cet étouffement.

Jean-François Debargue

11 avril 2017 

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Blues toujours quand t'as le blues...

27 Avril 2017, 18:21pm

Publié par Grégoire.

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L'amour est-il toujours victorieux ?

26 Avril 2017, 04:15am

Publié par Grégoire.

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Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien

24 Avril 2017, 03:48am

Publié par Grégoire.

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là.

La pluie s’éloignait après avoir couvert le ciel de son écriture régulière. Personne mieux qu’elle ne parle du soleil. Quand je veux voir une chose, pour bien la voir je regarde son contraire. La pluie venait de partir quand j’ai surpris au-dessus de l’avenue cette moitié d’arc-en-ciel. Le restant se perdait dans un ciel brouillé. Je sais bien qu’il se trouve des savants pour expliquer ce que c’est, un arc-en-ciel. Je sais bien. Mais ce n’est pas avec du savoir qu’on voit ce qu’on appelle la vie. C’est avec le cœur, avec l’émerveillement de ce qui est là, sous nos yeux, et dont l’éternité tient à la vibration de son effacement prochain.

Cette aquarelle dans le ciel mouillé au-dessus de la ville, on aurait dit l’haleine d’un ange architecte, une buée d’hortensia aux lèvres d’un saint expirant. C’était proche et lointain comme le sourire d’un mort. J’en étais assommé de calme. Un tissu flottait dans le ciel, le bout d’une robe transparente portée par un ange, et l’ange n’était rien, et rien n’existait – ni l’ange, ni le ciel. Uniquement ce tissu, ce pont lancé entre rien et rien, cette passerelle sur le vide aux planches bleues, jaunes, vertes. C’était, ce dessin sur le papier millimétré de l’air, une revanche de la vie : le faible, le léger, l’allusif et le tendre, tout ce que le monde détruit revenait en gloire dans le ciel ému. Le plus beau, sans doute, c’était que ça ne servait à rien.

Oui, c’était ça le plus beau : une féerie inutile. Rien à acheter. Rien à vendre. Quel repos pour nos cerveaux sur lesquels, chaque matin, le monde colle ses affiches d’entrée en guerre ! Je n’ai pas bougé. J’étais content. On est toujours bête quand on est content. On est toujours intelligent quand on est bête. Une intelligence me venait. Quelque chose me regardait sans yeux. Tout mon sang me quittait pour nourrir l’apparition pâle. Et puis ça a passé. La merveille n’insiste jamais. Ce qu’elle a à dire est sans bruit. Parfois j’ouvre un livre, j’en lis très lentement une page et je vois un arc-en-ciel miniature trembler un instant au-dessus du papier. Le ciel n’est pas l’unique lieu des prodiges. Quelque chose se rappelle à nous de loin en loin. Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer. Non ?

Christian Bobin

 

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Et si Fabrice Luchini était président de la République?

22 Avril 2017, 16:57pm

Publié par Grégoire.

Fabrice Luchini énumère les mesures phares de son programme s'il devenait président de la République. Beaucoup de littérature évidemment avec la distribution gratuite à tous les citoyens d'une quinzaine d'ouvrages, sélectionnés par ses soins. Le gai savoir de Nietzsche, Marcel Proust, Voyage au bout de la nuit de Céline ou encore Arthur Rimbaud, font partie de ses incontournables même s'il nuance avec humour: «On ne va pas les angoisser par un programme fascisant. Pas de dictature du prolétariat, pas de dictature de la haine de l'étranger ou de la haine des riches.» En bon dirigeant, il n'hésite pas à prévoir les réactions de son peuple. Pour les périodes de crise, financière ou non, il distribuera du Schopenhauer «qui peut bien déprimer».

«Si je t'aime, est-ce que ça te regarde?»

Côté musique, l'acteur qui joue actuellement dans la saison 2 de Dix pour cent sur France 2, s'engage à fournir aux Français un coffret du pianiste Glenn Gould, du Bach mais aussi, dans un autre genre, plusieurs albums de James Brown et d'Aretha Franklin avec un soupçon de Rolling Stones.

Pour ce qui est de l'idéologie, Fabrice Luchini prône le culte de l'individualité mais dans la politesse: «On se supporte.» Il cite Nietzsche, encore une fois, «si je t'aime, est-ce que ça te regarde?». La critique de son programme par les experts et les éditorialistes pourrait se concentrer sur ses mesures économiques où il reste flou. Mais si la culture est la grande oubliée de cette campagne présidentielle, Fabrice Luchini entend bien rattraper ce retard, à la veille du scrutin.

https://www.electionsfrenchy2017.com/

 

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simplement recevoir ce qui nous est partout donné

22 Avril 2017, 03:42am

Publié par Grégoire.

simplement recevoir ce qui nous est partout donné

"La légèreté, elle est partout, dans l’insolente fraîcheur des pluies d’été, sur les ailes d’un livre abandonné au bas d’un lit, dans la rumeur des cloches d’un monastère à l’heure des offices, une rumeur enfantine et vibrante, dans un prénom mille et mille fois murmuré comme on mâche un brin d'herbe, dans la fée d’une lumière au détour d’un virage sur les routes serpentines du Jura, dans la pauvreté tâtonnante des sonates de Schubert, dans la cérémonie de fermer lentement les volets le soir, dans une fine touche de bleu, bleu pale, bleu-violet, sur les paupières d’un nouveau-né, dans la douceur d’ouvrir une lettre attendue, en différant une seconde l’instant de la lire, dans le bruit des châtaignes explosant au sol et dans la maladresse d’un chien glissant sur un étang gelé, j’arrête là, la légèreté , vous voyez bien, elle est partout donnée. Et si en même temps, elle est rare, d’une rareté incroyable, c’est qu’il nous manque l’art de recevoir, simplement recevoir ce qui nous est partout donné." 

Christian Bobin  - La folle allure

 

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Lueurs

20 Avril 2017, 03:43am

Publié par Grégoire.

Lueurs

 

Les vaches dans les prés sont les dernières à rester éclairées. Leur peau lunaire résiste à l’ombre. Par la vitre du train, je vois les Gitans. La vision de leur feu – un buisson ardent – dure une seconde. Une seconde suffit pour que l’ange mette ses yeux dans nos yeux. La noblesse nomade fait ricocher le ciel sur les dents en or. Les caravanes de bois léger tiennent l’éternel captif. Le train s’enfonce dans la nuit. Les vaches rendent les armes, leur innocence bue par le noir. Le feu gitan a bondi dans mon esprit. Il concurrence les étoiles. Un feu dans la campagne : si cela semble de peu d’intérêt, c’est que nos yeux sont mal éduqués. Ou trop. Les fous, les enfants et tous ceux qui sont jetés vivants dans la fournaise du réel savent que la vision du simple, seule, nous sauve. Les mourants aussi le savent, qui pourraient nous apprendre la splendeur d’un verre d’eau que le soleil fracasse. Nous avons assisté à l’avènement d’un monde moderne. À peine apparu, déjà mort-né, il semble indifférent à tout. Il n’aime ni les livres, ni les âmes qui y sont à tout instant menacées de mort. Un feu hante la nuit des âmes. Le décrire est le travail que je m’invente : j’attends des heures qu’un ange arrive, s’assoie à ma place. Et parfois personne ne vient. Je regarde le tremble avec un peu d’envie : je n’écris pas une page sans ratures et lui, des rotatives de son feuillage, fait sortir à chaque seconde mille poèmes impeccables. Le balayeur municipal, avec la gravité d’un méditant, manœuvrait lentement une grande pince au-dessus du caniveau, n’attrapait que les papiers, laissait les feuilles mortes à leur extase de momies. Son visage était tendu vers la perfection. Son soin le protégeait du monde. Il avait deux ailes fluorescentes vertes et jaunes. Les anges ont parfois de drôles de vêtements. Ce que j’appelle une vision, pour un moderne, n’est rien – un peu d’air entre deux battements de cils. Les modernes ont fait de la technique la source jalouse des miracles. J’ai vu une pie sautiller entre des pierres infernalement brillantes. J’ai admiré les ciseaux de ses ailes – deux coups de crayon sur l’air. C’était à Limoges. J’étais mort, je crois. La vision de cette enfant céleste m’a ressuscité. Ce n’était pas la première fois qu’un oiseau me sauvait la vie. Depuis le berceau, mes yeux appellent au secours – et les réponses arrivent. Pour avoir tenu une pivoine entre mes mains, je sais exactement combien pèse le vide rayonnant. Les moineaux, quand ils vont sur terre, procèdent par bonds. Ils dessinent dans l’air de minuscules monts Fuji. Gardez vos miracles, je garde mes riens.

Christian Bobin. 

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ce fou qui pense que l’on peut goûter à une vie si abondante qu’elle avale même la mort

18 Avril 2017, 03:45am

Publié par Grégoire.

ce fou qui pense que l’on peut goûter à une vie si abondante qu’elle avale même la mort

Il sort au petit matin de la vieille maison fatiguée du monde. Il a une trentaine d’années. Il n’emporte rien avec lui. Il commence sa vie buissonnière dont, après sa disparition, ses amis recueillent des lambeaux. La joie de l’air contre ses tempes, les confidences de l’eau entre ses mains, les éblouissements des renards qui croisaient son chemin- de tout cela rien ne nous est parvenu.

Quelques paroles dont la plupart empruntent leur beauté à l’univers patient des bergers, des pêcheurs, des viticulteurs : voilà tout ce qui reste du passage sur terre du plus grand des poètes. Car c’est être poète que regarder la vie et la mort en face, et réveiller les étoiles dans le néant des cœurs. Les commentateurs ont usé jusqu’à la corde ces paroles de l’errant. Elles résistent. Le simple est inépuisable. Comme des frelons sur une poire tombée dans l’herbe, ainsi s’agitent les théologiens, agglutinés autour des larmes d’un visage si humain.

Ceux qui emboîtent son pas et croient que l’on peut demeurer éternellement à vif dans la clarté d’un mot d’amour, sans jamais perdre souffle, ceux-là, dans la mesure où ils entendent ce qu’ils disent, force est de les considérer comme fous. Ce qu’ils prétendent est irrecevable.

C Bobin, l'homme qui marche.

 

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l’absence d’un mort nous inonde de sa présence

16 Avril 2017, 03:37am

Publié par Grégoire.

l’absence d’un mort nous inonde de sa présence

Au cours d’une promenade au cimetière, j’ai vu sur une tombe ces mots inscrits : « Ici repose untel, en attendant le jour de sa Résurrection. » Cette phrase était plus dure que la pierre sur laquelle elle était inscrite. C’est parce que aujourd’hui tout est perdu que la résurrection peut commencer enfin : tout ce qui était sacré est atteint comme le seraient des arbres après le travail d’un vent noir. Le mot résurrection trouve un appui réel dans cette perte enfin presque totalement réalisée aujourd’hui. De même que l’absence d’un mort nous inonde de sa présence et nous le rend encore plus cher, on sait ce qu’est un arbre quand on le découvre accablé et la face contre terre. 

(...) à une messe de Pâques, au moment de la communion, les gens se levaient en silence, gagnaient le fond de l'église par une allée latérale, puis revenaient à petits pas serrés dans l'allée centrale, s'avançant jusqu'au chœur où l'hostie leur était donnée par un prêtre barbu portant des lunettes cerclées d'argent, aidé par deux femmes aux visages durcis par l'importance de leur tâche – ce genre de femmes sans âge qui changent les glaïeuls sur l'autel avant qu'ils ne pourrissent et prennent soin de Dieu comme d'un vieux mari fatigué. Assis au fond de l'église et attendant mon tour pour rejoindre le cortège, je regardais les gens – leurs vêtements, leurs dos, leurs nuques, le profil de leurs visages. Pendant une seconde ma vue s'est ouverte et c'est l'humanité entière, ses milliards d'individus, que j'ai découverte prise dans cette coulée lente et silencieuse : des vieillards et des adolescents, des riches et des pauvres, des femmes adultères et des petites filles graves, des fous, des assassins et des génies, tous raclant leurs chaussures sur les dalles froides et bosselées de l'église, comme des morts qui sortaient sans impatience de leur nuit pour aller manger de la lumière. J'ai su alors ce que serait la résurrection et quel calme sidérant la précéderait. Cette vision n'a duré qu'une seconde. À la seconde suivante la vue ordinaire m'est revenue, celle d'une fête religieuse si ancienne que le sens s'en est émoussé et qu'elle ne demeure plus que pour être vaguement associée aux premières fièvres du printemps.

C Bobin.

 

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